Prologue
Jataka
Si
vous comprenez que vous allez refaire votre classe de cinquième, de
quatrième. Vous pouvez renaître en enfer, mais ne vous faites aucune
illusion à ce qui arrivera un jour ou l'autre. C'est vrai on n'a aucun
souvenir jusqu'à ce que le dharma vous en donne. Mais je me suis vu dans
un passé qui est tellement lointain que je ne préfère pas y penser,
dans une autre race humaine insecte. Car ce ne sont pas des singes mais
des fourmis qui se sont mises sur deux pattes, les animaux sont des
insectes aussi. Ainsi vous avez une sorte de scarabée comme animaux qui
broutent dans les prés à la place des vaches, et c'est pareil vous avez
l'école. J'étais marié à l'époque à une femme insecte d'une beauté à
faire pâlir, je me vois devant le cocon de notre enfant, elle et son
nœud papillon rose faisant ressortir la fine beauté féminine de son
corps noir d'insecte humain. Ainsi j'ai annoncé à la naissance, à ma
famille insecte, que j'allais renaître sur une planète qui s'appelle la
Terre...C'est le destin de la Terre devenir un souvenir qui n'existe
plus, dans les rêves, comme toutes choses un jour.
On est à la fin des
temps, depuis que je suis adolescent je le sais, depuis que j'ai 12
ans et que je suis devant le poêle du préfabriqué de cinquième,
et que la vieille bique bourgeoise de français me fait cours. La
pauvre a vu la déchéance de sa civilisation, mais elle ne connaît
pas "no future", elle détesterait la science fiction, les
ordinateurs et surement aussi Donald Trump ! Elle enseigne que
Voltaire, Rousseau, Racine, Corneille, Molière, et Victor Hugo, bref
elle n'a pas lu "Substance mort" de K.Dick, pour elle on
est fichu. Remarquez que l'élève que je suis n'en a rien à foutre,
elle-même a subit une opération esthétique le jour de mai 68, elle
laisse poindre des petits tétons à travers un chemisier, depuis que
les fumeurs de joints ont pris le pouvoir sans s'en rendre compte,
elle a perdu toute vertu comme beaucoup à cette époque. Il aurait
été malvenu de faire une remarque, comme le slip de bain qui vous
colle les jours de la piscine. Un des rares cas où on se sent très
mal, et qui pour madame ne demandait pas l'ombre d'une remarque dans
sa sévérité. Cette catastrophique horreur qu'est l'orthographe
vous empoisonne l'existence, vous regardez une phrase et son sens,
pas des mots et un jeu de constructions syntaxiques, pervers, qui
vous empoisonne l'existence, n'apportant pas de signifié, ayant
compris c'est la première chose qu'on n'abordera jamais, il faudrait
la mise en cause,
justement ce dont rêvait sa génération et qui
n'a abouti à rien. Se remettre en cause, c'est reconnaître ses
erreurs, cette génération s'étant égarée dans l'extrême gauche,
trotskiste, maoïste, et autres
idéologismes, sachant que l'idée
prime avant la réalité des faits, ce qui montre à quel point cette
génération était capricieuse, et absolument hors de toutes remises
en cause, et allait devenir cette
idéologie réactionnaire qui
allait voter plus tard pour Sarkosy ou Macron. Pour le prof ce qui
compte c'est le signifiant, le travail, pas le signifié, c'est là
où on imagine qu'ils auraient pu nous envoyer dans
des camps
maoïstes suffit d'un changement d'idéologie, la sienne était
pourtant assez claire, c'était Voltaire et le siècle des lumières.
Mais il fallait avant tout maîtriser l'orthographe et la grammaire,
sachant qu'à l'image de la société et de la personne apte à
l'étude, c'est un savoir indispensable à maîtriser, c'est à dire
qui ne rapporte rien, le signifié, il faut le concevoir, n'est
jamais une chose que l'on remet en jeu. C'est l'heure, on va rendre
la dictée, le cauchemar a déjà commencé, l'imperturbable note
s'affiche devant ses yeux, zéro, c'est tout ce qu'il obtiendra,
c'est tout ce qu'il a cherché à obtenir en définitive vous me
direz, ne sachant et nous voulant pas savoir ce que c'est qu'un
adverbe ou un COD, saloperie de chiures de mouches qu'il n'en a
encore rien à foutre aujourd'hui et on ne le changera jamais, il
aime que ce qui rapporte à soi-même, et pas ce qui est sensé
rapporter par rapport
aux autres, étant l'idéologie de tous les
dominants. Ce qui rapporte avant tout à soi, pas dans la pensée
égoïste, ce qui rapporte à soi, dans la pensée du bien, qui avant
tout de comprendre que l'on ne peut pas comprendre et expliquer le
bien. Ce qui donne une qualité à l'être est de ne pas partir d'une
pensée égoïste, rechercher son profit et son vouloir, dans le fait
de maîtriser l'inutile du conformisme qu'est l'école et la dictée
en est une. Antonio est triste du résultat, il n'assume pas le
verdict, celui de la société, il vient toujours quand on regardera
ce que tu as écris, zéro, comme il est médiocre. Il a trois amis,
l'un d'extrême droite, l'un d'extrême cynisme, l'autre auquel il
est moins lié, un copain et amis des deux, d'extrême je m'en
foutisme, il a 12 ans. C'est le cynique bourgeois qui fera les
meilleures études et aura le meilleur boulot, au fond cela est déjà
prévu.
Le deuxième cours de la journée est celui d'Italien,
personne ne dit rien, surtout l'extrême cynique Baliba qui a déjà
prévu ce qui fallait apprendre par cœur sur une feuille, dans la
copie qu'il allait remettre. L'interro se passe bien, l'extrême
cynique a déjà les réponses au devoir, Antonio n'a pas réussi à
le lui soutenir. Le prof d'Italien a un nom à consonance italienne,
un adepte de
Mussolini. Il n'y a jamais le moindre bruit dans la
classe ; au moindre chuchotement, il vous menace de vous envoyez en
conseil de discipline, il rentre dans une rage démente, devant une
telle colère personne ne moufte rien. Mais toute la classe pense la
même chose même si on ne s'est pas adressé la parole, ce type est
dément, mais que vaut la pensée d'un élève de 12 ans.
Antonio
a une invitation du bourgeois cynique Baliba à jouer.
"Tu
veux venir après les cours faire une partie sur Apple II".
"Pourquoi
pas après tout" répondît Antonio.
Baliba habite pas
loin de chez Antonio, c'est un deux étages, son père qui tient une
entreprise informatique a besoin d'un étage pour ses ordinateurs,
Baliba s'est trouvé seul dans cette classe fréquentée de brutes de
banlieues, il s'est trouvé un ami, un collège de centre ville
qui
mélange toutes les classes sociales. Il est plutôt beau gosse,
passe toujours pour quelqu'un de poli et sociable, tout le contraire
d'Antonio de ce côté là, et puis cela fait toujours bien d'être
l'ami d'Antonio, il est sympa, et il est intelligent, mignon aux yeux
des filles, et ce qu'il n'ose pas dire aux
autres, Baliba avait
comme un regret d'être pas comme lui, comme s'il n'avait pas sa
franchise. Baliba l'a invité entre midi et deux, à l'heure pour
manger.
Baliba s'est emparé du téléphone.
"Je vais
t'expliquer ce qu'il faut faire".
Baliba a déjà en ligne
les deux inséparables copines et bons élèves, assez moches mais la
langue assez pendue pour répondre à ce culotté de Baliba. Elles
sont charmées par le baratin de cet imbécile, c'est cela qui énerve
le plus Antonio.
"File-moi les réponses à la deuxième
question du devoir d'Italien, je te
fournis le reste"
En
fait, ce sont elles qui fournissaient tout.
"Voilà comment
on se débrouille dans la vie" dit Baliba en raccrochant.
C'était un ami, il fallait qu'il l'aide. Antonio ne sut pas quoi lui
répondre. Cet empoté d'Antonio ne savait pas se débrouiller, c'est
ce que pensait Baliba, mais il le trouvait sympa et marrant. Il y
avait comme une mésentente avec Antonio, Baliba savait vivre en
société et se faire des copains avec ses voisines, lui, Antonio se
foutait de tout, c'est ce qu'il pensait. Antonio n'épilogua pas sur
l'histoire, il avait un œuf avec une salade
au dîner. Baliba
annonça fièrement qu'il savait faire à manger. Antonio n'osa pas
lui dire que s'il y avait une chose qu'on n'allait lui apprendre,
étant d'une famille bien française, où on aime la bouffe,
c'est
la faire. Il ne préféra pas épiloguer sur la difficulté du plat,
on reconnaît à ce genre d'individu comme Baliba, c'est sa mauvaise
foi. Après avoir mangé, on passa à l'étage. Baliba faisait le
malin avec ses disquettes piratées. "Je vais te montrer quelque
chose" Baliba glissa une disquette cinq pouces un quart dans le
lecteur de l'Apple II qui se mit a crisser ; l'écran en monocolore
et 256 par 256 mimait une scène de sexe numérique, Baliba était
content de lui et tout sourire de sa démonstration. Voilà
un
avantage d'avoir un ordinateur, il n'osait pas le dire mais c'est ce
qu'il pensait exprimer.
"On va faire une partie de Bilestoad,
je vais te massacrer"
Il avait un avantage à ce jeu parce
qu'il n'avait pas d'ordinateur, c'est ce qu'avait toujours pensé
Antonio. Deux guerriers vu du dessus qui s'affrontent avec haches et
boucliers, des corps transpercés dans des éclaboussures de sang,
des membres découpés et qui tombent, on ne verrait pas cela dans un
jeu moderne, cela remplissait de joie Baliba. Antonio ne remporta
aucune partie, ne maîtrisant pas le jeu. Il y avait eu le temps de
faire une partie, la défaite avait déjà été suffisante.
Il
s'agit d'étudier la grande littérature, Flaubert, Théophile
Gautier, Hemingway, Simenon et le roman de Françoise Sagan sont au
programme, Bonjour Tristesse. Oui, François Mitterrand a été élu,
la gauche a une politique culturelle et aussi un grand écrivain. La
civilisation disparaissait avec les grands écrivains, le passé
était trop lourd pour qu'elle ne méprise pas la disparition de
l'intellectuel et du grand philosophe, alors autant mettre en avant
quelqu'un qui en cette fin de XXéme siècle était un écrivain.
C'était sa référence et l'idéologie qu'elle pensait défendre, le
féminisme et la liberté que la femme a le droit de saisir et de
profiter, en étendard des années 60. Il faut dire que c'est une
écrivaine préférée de sa mère, il ne devrait pas critiquer, mais
quand même, le cynisme, l'immoralité et l'absence de remords de la
narratrice du livre avait frappé Antonio. C'était pas son histoire,
il n'en avait rien à foutre et avait rien retenu de celle-ci, à
part qu'il trouvait la narratrice tête de linotte et ingénue, bref
il l'a détesté, c'était ces bourgeois qu'il méprisait comprenant
le signifiant et ignorant le signifié. Elle pouvait tout se
permettre dans sa liberté de femme, et elle n'avait pas à subir les
conséquences de ses actes et n'avait pas à être jugée. Antonio ne
se serait pas permis le quart de cette insupportable emmerdeuse, et
il aurait été convoqué et viré trois jours de l'école, la
vieille bique, cela lui venait même pas l'esprit de faire des
comparaisons, on avait 12 ans, le travail, l'autorité et la morale,
c'est tout ce qui comptait.
Mon père me propose de m'envoyer
chez les jésuites, ce n'est pas ce que je ferais, je préfère le
service public, je n'ai envie d'aller voir de nouveaux tyrans.
Acomaçon le prof d'Italien a recommencé à menacer de renvoyer un
élève parce qu'il avait chuchoté une phrase. Le silence est établi
un fois pour toute, on n'entend que le bruit des feuilles ballotés
par le vent, remuant la poussière sous les fenêtres, en ce mois
d'hiver, c'est la seule chose qu'il veut entendre, un silence de
poussière. Tout le monde est terrorisé, Antonio n'en dort pas la
nuit, mais il s'accommode de tout. Acomaçon pense déjà savoir qui
va déjà passer en CCPM, il a tout le monde dans la ligne de mire.
L'autre cours de la journée était le cours de mathématique. Vous
avez 18 en cinquième, vous aurez 13 en terminal, c'est par cette
affirmation péremptoire qu'avait débuté le premier cours de
mathématique. Et on ne peut rien y faire, avait-il sous-entendu. Son
autorité était assise sur ce genre de certitudes, celle des
mathématiques.
Antonio à 12 ans a déjà compris la relativité
en essayant de résoudre un des nombreux problèmes qu'il se pose, il
ne va pas vous l'expliquer. Mais il peut vous expliquer la relativité
restreinte, les vitesses ne pouvant pas s'additionner au delà de la
vitesse de la lumière, limite physique, c'est le temps qui s'écoule
plus vite selon la vitesse, pas les vitesses qui s'additionnent, et
donc aussi de l'endroit où vous vous trouvez. Dans un référentiel
inertiel, immobile, le temps est suspendu. Mais il ne s'agit pas
d'expliquer cela, non aujourd'hui, ce sont les bijections que le prof
explique, malheureusement ce raisonnement n'existe pas, on ne peut
l'associer à aucun raisonnement de relativité, cette logique
n'existe pas dans la réalité, seulement dans vos équations. Il
n'aurait de toute façon pas compris s'il lui avait expliqué cela.
De toute façon, il n'avait pas envie d'apprendre cela, il avait
décidé de rien retenir d'un raisonnement qui n'existait pas. Au
demeurant la théorie n'empêchait pas de résoudre les équations,
mais il avait décidé de rien faire, vu que le but était de passer
pour un con, autant rien
foutre. Que le mètre et la mesure
peuvent mesurer les choses, mais la mesure est fausse, vos
raisonnements sont faux. Parce que ni le mètre ni la mesure
n'existent, vous êtes censé ne donner aucune mesure, les deux
endroits sont par essence superposés, vos sens s'accommodent de
cette superposition, qui crée le déterminisme à travers vos sens,
la réalité, mais l'illusion que vous percevez à travers vos sens
est vacuité. Vous voyez le déterminisme, votre réalité, mais pas
les conséquences qui l'ont créé, qui n'est rien que
l'appropriation à votre sens et à votre mental.
La vieille
bique bourgeoise, notre prof de français, mdm Durtel, a voté
Francois Mitterand, ce n'est pas ce qu'elle a dit, mais c'est ce que
pense Antonio. Elle est pour la sévérité en classe, cela commence
par
les recommandation de l'éducation nationale que de faire un
test de Q.I, pour savoir en effet qui pourra faire des études. Ella
a l'air de prendre très au sérieux ces tests, elle croit comme le
fer que c'est une manière scientifique d'évaluer, qui engendrera le
déterminisme de la classe qu'elle représente, celle des profs et
l'éducation. Elle est très confiante dans ce qu'ils valident ou
pas, on voit l'imbécile et celui qui n'est pas. Celui qui réussira
ou pas. Les tests étaient des suites de nombre à établir ; le
caractère répétitif d'une suite, ce qu'ils appellent la logique
mathématique était
signe de l'intelligence. La logique existe
vraiment, c'est le déterminisme, mais la logique appliquée à
soi-même n'existe pas, seul le fou agit de manière logique, il a
déjà prédéterminé les choses en choisissant une constante, alors
que la réalité ne peut être déterminée. Je change d'une idée
qui n'est
déjà plus l'autre, car les résultats de mes pensées
qui créent mes formations mentales, de mes perceptions, ressentis,
de ma connaissance et ma corporalité sont le changement, le fait que
je vieillis, est vacuité, vide d'appropriation à un immatériel et
un matériel inconstants. C'est la seul chose qui engendre le
déterminisme, à travers nos actes immatériels et corporels, en
utilisant la sphère sensorielle et le mentale, l'acte, le karma qui
crée notre responsabilité, l'impermanence des choses, des êtres et
des écrits, et leur vacuité, leur absence de nature individuelle.
On engendre le bien ou le mal. Antonio n'avait rien compris à ce
qu'il fallait faire et n'avait envie de réfléchir à une chose qui
ne l'intéressait pas, il fit le test peu confiant, et obtint un
résultat médiocre, 90, ce que le psychologue
jugea dans sa
psychologie, c'est tout ce qu'il pouvait obtenir. Baliba avait eu 110
de QI, il se vanta d'être intelligent, il était confiant dans la
suite de ses études, ils étaient déjà en train de travailler pour
lui remettre le prochain devoir, Baliba avait raison, il allait
réussir, son père était un bourgeois installé, il avait la morgue
de sa classe sociale, quand il serait informaticien, les gens
travailleraient pour lui.
La cinquième, la quatrième,
redoublement,
"Je viens de corriger les notes de
rédactions, malheureusement beaucoup sont allés voir le livre et
ont recopié la suite."
"Antonio, je ne sais pas où
vous avez recopié le texte, mais il est impossible qu'un élève de
votre âge puisse écrire une chose pareille"
Antonio décida
que cette fois-ci, il ne ferait plus rien, ce qui était déjà le
cas.
La troisième.
"Vous devriez prendre exemple
sur Baliba, il a obtenu d'excellentes notes en Italien, il s'est mis
au travail, vous devriez en faire autant".
Antonio n'osa pas
lui dire comment, Baliba avait bonne réputation autant avec les
élèves qu'avec les profs, il était amical avec tout le monde et
avait obtenu les encouragements au conseil de classe. L'élève de
troisième ne sembla choqué par cette sotte, elle faisait partie de
ces femmes qui avec la beauté vous mèneraient par les bouts du nez.
Il ne leur avait jamais expliqué qu'elles étaient des connes
candides, non seulement de ne pas s'en rendre compte et de se faire
autrement mener par le bout du nez par certains. Cela faisait partie
des profs dont l'intégrité ne peut être compromise, la cible
favorite pour le genre de racaille que je connaissais. Elle lui avait
gâché sa journée, Antonio se retrouva en seconde de détermination
puis en Terminal B.
"Vous parlez du taux d'emprunt d'Etat
de la banque de France, de son taux horaire, du chômage divisé par
l'inflation en fonction du smig, du montant que la banque centrale va
prêter à la banque de France."
Quatre à cinq élèves se
mirent à rire de la bonne blague.
Merdedefacto prof d'économie
prit sa mine satisfaite de ceux qui avaient compris ce qu'il disait,
et qu'il avait entendu à la TV.
Le taux d'emprunt d'état est
fixé, après ils font un tableau pour rigoler, où le taux d'emprunt
variera en fonction des heures travaillés pour montrer que les
chômeurs sont des feignants. Antonio finit cette classe d'ordures,
passa son Bac et s'inscrit en BTS informatique.
C'eut
été une légende
☻
Antonio détourna son regard, il ne vit rien devant lui sauf un vide intersidéral, cette soirée allait se terminer comme les autres en queue de poisson. Sa montre indiquait 4h30, les haut-parleurs du Marocco déversaient leur flot de musiques basiques et bestiales. Le genre humain agité de soubresauts épileptiques, jouait le jeu des mensonges et des demi-vérités, un jet de lumière stroboscopique faisait danser dans les yeux d'Antonio des étoiles. Une belle blonde, aux cheveux longs et au collier de perles, se trémoussait au rythme régulier et sexuel de la musique primitive. Tout ceci remontait dans l'esprit d'Antonio jusqu'à la racine de ses cheveux, l'acte charnel vécu dans un instant de folie destructrice. Antonio extraterrestre de ce monde n'en comprenait que trop la finitude. Chacun portant le masque d'un soir, d'un désir inavoué. Règne de l'artifice renouvelé, de la communication réduite à sa plus simple expression, frôlement de mains et de bras à demi-volés, le cerveau alcoolisé d'Antonio dérapait dans cette semoule cyclopéenne. Toutes ces relations artificielles, domination de l'apparence et du mensonge, agaçaient profondément Antonio, le rendant morose devant la bêtise de son existence qui n'avait aucune profondeur, pas plus que ce monde. Diable ! n'était-il pas capable d'aller de l'avant ! qu'importe la chose pourvue qu'elle se réalise. Fier et lâche, voilà peut-être ce qu'il était ! la connerie c'était peut-être lui qui l’avait chevillée au corps, il était pourtant capable de désirer violemment. Antonio repensa brutalement à elle, ils se sentit tout d'un coup si petit si insignifiant, prisonnier de sa propre bêtise. Ils étaient tous fous et lui aussi, cela le fit frissonner. L'important était de voir les choses telles qu’elles étaient, quelle que soit leur dureté. Etrange comportement que ces êtres rassemblés dans un même lieu, faisant semblant de s'ignorer, tout en cherchant à se connaître. Image brute surgissant d'un passé séculaire, Antonio savait que tout ceci avait déjà existé, comme un serpent se mordant une nouvelle fois la queue. Il pensa à son existence et à sa mort, il éclata de rire, il n'était qu' une poussière perdue dans le cosmos, égarée dans ce putain de monde. Antonio se dirigea d'un pas décidé vers le bar, faisant abstraction de ces existences.
« Whisky coca !» gueula-t-il.
Toi petite fille au regard si tendre, que sais-tu de l'existence, ou cours-tu ?
-Antonio ?-
C'était bien elle qui le fixait à cette instant, en ce lieu. Elle lui prit la main et ils s'échappèrent de cet endroit
maudit, franchissant en courant le pays des rêves à la recherche d'une vérité à jamais perdue.
« Putain t’étais où ?»
Antonio dévisagea Guilou, un balaise sympa, un peu bavard.
« j’étais avec elle à l’instant, puis elle a disparu »
« Encore cette nana !, t’es amoureux »
« Peut-être »
« On roule un pète ? »
En guise de réponse Antonio sortit le morceau de sa poche.
« Je peux le rouler ? »
« Pas de problème, mais on s’éloigne de l’entrée de la boîte »
Ils trouvèrent un talus d’herbe à 50 mètres de l’entrée, un peu à l’écart du monde.
L’opération mit 10 minutes, le temps pour Guilou de raconter ses derniers exploits.
« tu connais Cathy ? la meuf avec qui j’étais au Mistico »
« Non »
« Mais si ! Tu y étais aussi avec Eric, je me rappelle il avait un t-shirt des Underwoods »
Antonio l’air vaguement absent.
« peut-être »
Guilou fortement énervé.
« T’es con ou quoi ! tu ne vois pas ! une bonne petite blonde avec une bonne paire de nichons ! T’as vraiment aucune
mémoire. »
« Ah, si je vois ! » (mais quoi au juste)
« Figure-toi que je l’ai revue au Baccus, j’étais complètement fait. Zacca et moi on avait bu au moins deux
bouteilles de whisky et de gin avant de rentrer en boite..., ah et en plus la conso. Tu sais Zacca, celui qui fait de la
boxe thaïe, il est hyper bon, un vrai bourrin, tu as dû le voir au lycée »
Guilou avait fini le collage, il commença à évider une cigarette.
« Je commence à la brancher, elle n’a pas grand chose dans la tête, mais une vraie salope. Mouffin, aussi fracas que
moi , je lui propose d’aller sur le parking. Elle accepte. Je te l’entreprends tranquille, Je lui baisse sa culotte, elle avait sa foufoune complètement rasée ! tu te rends compte ! complètement rasée ! Je commence a lui la lécher, une vraie moule bien fraîche et tu ne te mets aucun poil entre les dents, c’est vraiment net ! »
Antonio un peu las
« Tu la vides la cigarette »
« Oui !.., au fait de quoi je parlais ? »
« D’une salope »
« Ah oui, finalement je me la suis tirée sur le parking. D’ailleurs je dois la revoir demain matin. »
« Et dans quel état seras-tu demain»
« Ouais t’as raison, il faut que j’assure, je termine d’abord de rouler celui là »
« Bien sûr »
Guilou précautionneusement se remit à sa tâche, après avoir lécher la surface collante, il roula le joint d’un mouvement délicat .
« Net ! regarde le joint comme il est net »
les doigts de Guilou glissaient dans un paisible va et vient le long du cône .
« Touche-le !, touche-le, comme il beau. »
Antonio prit le joint et l’examina, il n’avait rien de particulièrement extraordinaire.
« Touche-le !, te dis-je »
Antonio dût sacrifier au traditionnel rituel, il releva la tête et inspecta l’entrée de la boite, il ne la vit pas.
Antonio cliqua une dernier fois sur l’écran de son ordinateur qui lui servait de Télévision, l’odyssée du commandant Cousteau en Antarctique.
« Putain, même après la mort il vient nous torturer »
« Putain de dimanche ! »
Rien de rien, il n’arrivait pas à l’oublier, pourtant ce n’était pas la faute d’essayer, son parfum, son visage, sa voix, lui revenaient sans cesse à l’esprit. Antonio s’arracha mélancoliquement du canapé, captant au passage son pardessus. Une petite promenade ne pouvait que lui faire du bien. Comme de bien entendu l’ascenseur mit un quart d’heure avant de monter au 18éme étage. Antonio grimpa à l’intérieur et s’arrêta devant la glace, pas de doute il était frais. Il se retourna et appuya au rez-de-chaussée.
Le froid sec réveilla Antonio, le ciel était d’un bleu azur, il n’y avait pas l’ombre d’un nuage. Il quitta sa tour de
verre pour se diriger vers la gare de Liémont par le chemin des averses. Il marchait au hasard, guidé par ses pas, perdu dans ses pensées. Prés de la gare un clochard qui faisait la manche l’accosta , il obtint un refus poli. Les gens ne s’arrêtaient pas, trop pressés de rentrer chez eux, l’atmosphère était ennuyeuse et sinistre, la joie était absente de tout visage. Le soleil déclinait dans le lointain laissant une ville en état de catalepsie.
Antonio fouilla dans son pardessus à la recherche de clopes, il tomba sur un papier, un flyer.
« Putain c’est vrais qu’elle m’en avait parlé de cette soirée ». il lut au milieu d’un vortex de couleur.
Soirée happy free: techno, Goa, Trance, Hardcore
Le mardi 13 septembre à 01 h au rendez-vous du pois cassé.
Bon j’y serai.
Drinnnn !
Maudit réveil ! Antonio rugissait, il était décidément trop tôt pour lui. L’aube cristalline réfléchissait des rayons de feux à travers la vitre. Il fit le vide dans sa tête un moment. Faut aller au bahut. Il sauta de son lit, prit une douche, se laissant aller à la douceur de l’eau chaude pendant 5 minutes. Cette fois pleinement réveillé il ingurgita un morceau de chocolat et partit.
Lycée de merde surnommé Foch à juste raison, usine à vide dédiée au savoir et à la raison, Antonio n’en avait rien à dire. D’ailleurs il ne disait rien en classe, il s’en tapait du système depuis toujours. De toute façon pour lui la pensée déviante était toujours récupérée par la pensée dominante. Révolté contre quoi, bof, il y en avait qui se mettaient au fond de la classe et décidaient de ne plus rien faire, rien que pour faire chier les parents et les profs. Lui s’en foutait des cons comme des autres. Il élimina cette pensée de son esprit, une autre lui revenait obsédante. Il pensait à elle. Cela s’était passé si vite, un simple baiser, un regard échangé et puis plus rien. Sauf cette soirée, il verrait bien mardi.
Il rentra dans le lycée.
La fourmilière lycéenne s’amoncelait sous les porches, ils faisaient plus de bruit qu’une volée de moineaux. Il aperçut
Volato. Il avait toujours un sourire moqueur sur le visage quant il n’avait pas envie de vous voir, et il vous regardait
par en-dessous de ses yeux perçants lorsque il vous prenait en faute. Il fuyait votre regard et se mettait à rire, s’il se
sentait vraiment gêné. Il vous faisait aussi partager son petit rire moqueur de condescendance quant il attendait votre
approbation.
« Salut »
« Salut, j’ai honte. »
Volato marchait nerveusement .
« De quoi parles-tu ?»
« Regarde cette fille »
« Elle a un t-shirt des Underwoods ? »
« Justement »
Antonio après un bref instant de réflexion.
« c’est vrais qu’une piche* avec le t-shirt des Underwoods, ça fait bizarre »
Il s’épousseta la mèche et jeta un regard satisfait.
« Tu ne sais pas qu’elle est venu m’en parler, elle avait su par je ne sais qui, que c’était un de mes groupes favoris »
« Encore un salaud qu’a vendu la mèche »
Volato ne releva pas l’allusion et enchaîna.
« Je ne savais plus ou me mettre, c’était franchement dégoutant. Elle m’a dragué, elle me proposait qu’on sorte
ensemble, je ne la connais même pas. »
« Putain, elle a quand même une bonne poitrine »
« baa… »
Volato s’éloigna un instant d’Antonio comme s’il avait vu un fou. Le mépris, la dérision, le romantisme noir se
mêlaient en lui, dans une logique implacable, jusque au bout du raisonnement. Cela excluait toutes pensées impures,
son âme dédiée à la raison noire aimait la provocation, mais pas le mauvais goût.
«Tout ça à cause du film qu’ils ont fait sur le groupe » dit Antonio
« Je n’irai pas le voir . »
Volato semblait passablement écœuré par cette histoire, il cherchait visiblement quelqu’un de plus compréhensif
qu’Antonio. Celui-ci se dirigea vers sa classe la cloche avait sonné.
*Arabe, par extension gars de la banlieue.
Le Sicilien monta le volume de l’autoradio, un pétard à la main. Un son mécanique et électronique faisait trembler la
voiture, il agitait la tête de bas en haut, les yeux exorbités, le visage convulsif. Brusquement sa face redevint normale. Il se tourna le regard allumé vers Antonio qui était assis derrière lui.
« Tu la sens, tu la sens la musique »
« oui ...un peu »
« Attends tu vas voir, je vais te faire une soufflette. Tiens le volant » dit-il s’adressant à Guilou.
Il saisit le volant, la voiture fit un léger écart.
« Putain ! faites attention !» cria Antonio.
« Guilou, tient la route » déclara le Sicilien.
« De plus je sais conduire » répondit-il.
la voiture ralentit, et s’arrêta, ils étaient perdus sur une route de campagne à la recherche d’une soirée qu’ils
ne trouveraient peut-être pas. Le Sicilien et Antonio s’embrassèrent dans un baiser évanescent. Antonio aspira ce qu’il put et s’écroula sur la banquette, complètement éclaté. Le temps de reprendre son souffle, il déclara .
«Bon le chemin c’est par où »
le Sicilien en réponse éclata de rire.
« On va finir par trouver » affirma Guilou.
Le Sicilien coupa l’autoradio. Il n’y avait que le bruissement de la campagne : Crapaud cracheur d’une mare stagnante, criquet strident en recherche d’accouplement, cri de l’effraie en quête de proie. Nul écho d’une quelconque teuf.
« Putain ! Je crois qu’on fait fausse route. » déclara Antonio
Guilou l’interrompit.
« Tiens une voiture arrive, ça l’air d’une bande de jeunes ».
En effet une Renault 5 s’approcha d’eux avec 5 personnes à son bord. Le conducteur descendit la vitre, le Sicilien en fit de même, un jeune au crâne rasé avec un piercing sur la narine gauche les interpella.
« Vous savez ou se trouve le chemin du pois cassé »
« C’est justement ce que l’on cherche » répondit Guilou.
« On tourne en rond depuis une demi-heure » éructa un des passagers arrière.
Guilou saisit le joint dans la main du sicilien
« Nous de même, cet empoté d’Antonio a perdu le flyer » dit-il.
« Vous le voulez ?» Le passager de devant tendit un flyer.
Le sicilien s’empressa de le prendre, il y avait au dos un plan de la teuf. Guilou et le Sicilien se penchèrent sur le document. Après un bref instant de lecture le Sicilien déclara.
« On a tourné au mauvais endroit, il faut faire demi-tour »
« On vous suit »
Les deux voitures s’enfoncèrent dans la nuit.
Navajo était fly, il avait le sourire extatique de l’amoureux de la petite pilule. Love, love, love, le tempo hardcore
lui explosait la tête et les tripes, il était rempli de bonheur, il se sentait libre. Il avait déjà vu plein d’amis, il croyait
avoir de l’empathie pour eux. Après tout l’amour de son prochain défoncé n’était-il pas le ressort de toute rave. Oui il en était sûr, il les aimait tous ! Quant il croisa le regard de Tinko, il perdit son assurance. Il souriait révélant des chicots noirs. Il portait un long cache poussière, un bob rouge sur la tête, ses yeux noirs exorbités de son visage en lame d’acier ricanaient. Les délires des tripés ont parfois leur limite, le sien faisait peur à Navajo. Il se baladait avec un flingue, et lui avait affirmé qu’il n’hésiterait pas à s’en servir si par hasard on lui cherchait des embrouilles. Mais heureusement il le trouvait sympathique, il aimait son coté exubérant et expressif. Il ne voyait pas en lui une menace. Navajo ne se sentait pas rassuré pour autant, mais il ne voulait laisser rien paraître.
« Salut, c’est moi qui organise la soirée, l’entrée est gratuite et on trouve tout à volonté ! »
« Pour ça pas de problème, j’ai même des acides tout frais en provenance d’Amsterdam, ça t’intéresse ? »
« Pourquoi pas, plus tard »
Tinko passa son chemin.
Quelques talus, des touffes d’herbes, de beaux peupliers, l’ambiance était champêtre et défoncée, la soirée se déroulait dans une vieille abbaye abandonnée, au milieu de la verdure et des détritus, à ciel ouvert. La statue de la sainte vierge gardait l’entrée du lieu. Des personnes arrivaient de partout, parmi elles se trouvaient Antonio et ses compagnons.
Antonio le visage visiblement absorbé.
« L’endroit est vraiment cool pour une teuf »
Guilou voulu interrompre sa pensée.
« Et cette meuf, alors ! »
« Ah rien de plus, elle m’a dit qu‘elle y serait»
« toujours aussi loquace » déclara Guilou.
Antonio ne répondit pas, il cherchait à s’isoler dans son esprit. Il s’égara un moment. Il se rappela un texte qu’il avait écrit lorsqu’il était triste, lorsqu’il croyait cet amour impossible.
Je le crie a la face du monde qui s'en branle, je t'aime ! mais c'est un cri sourd, sans relief, si imperceptible, un cri de
souffrance, point de bonheur. A chaque seconde, à chaque minute, à chaque heure je pense a toi. Mon esprit
est envoûté par je ne sais quel maléfice, ta seule présence me fige dans un état contemplatif stupide. Ce gouffre, ce
vide autour de moi, je ne puis le combler‚ tout seul. Je suis un être si faible, si rien du tout. Je n'ai plus la force de
rien, je n'ai même plus la force d’écrire, de te dire je t'aime. Que valent les mots, rien, ils ne sont que le reflet du
désert de notre esprit. Mon âme est aride, sans joie, elle n'exprime plus rien. Je pourrais maintenant te haïr, mais cela
ne m’intéresse même pas. Je suis un être vide de sens abasourdi par l'existence. Dans ma prison intérieure je reste geôlier de mon être, le silence sera mon seul compagnon.
Ce soir il allait se passer quelque chose il en était sur.
Stella enveloppa de son regard la teuf. Le son hardcore faisait vibrer presque un millier de ravers, certains avaient fait des centaines de km pour venir. Son sourire ingénu désarmait les plus habiles charmeurs. Elle avait un visage ovale d’un blanc laiteux, des traits doux et harmonieux, avec une envie d’être conquise. Mais toujours avec de la tendresse dans le regard, ce qui achevait de décontenancer le prétendant. De longs cheveux noirs descendaient sur ses hanches, son
corps était gracile, doté d’une poitrine généreuse. Elle prenait brusquement un ton sérieux sur certaines choses. Mais la plupart du temps elle riait en ayant l’air de celle qui connaît la chanson. Ce qui n’empêchait pas des moments d’absence quand la gêne était profonde. Elle aimait la cause des animaux et défendre les exclus.
Un tripé sur le cul, collé contre un arbre, d’allure décidé et costaud, manipulait de sa grande poigne un flacon de cachets. Il fit signe à Stella qui opina du regard. Le tripé se leva, elle regarda un instant les étoiles, il y avait peut-être la sienne. Après tout il y a bien des gens qui vendent des morceaux de la lune, pourquoi n’aurait-elle pas droit à une
Etoile ? Le tripé brandit le flacon entre le pouce et l’index.
« Que veux-tu ma belle ?».
le tripé transpirait une vague ironie et du cynisme.
Stella regarda devant-elle.
« Qu’as-tu à me proposer ? »
« Du MDMA pur, tu vas être scotchée, des buffalos »
Les pensées et le regard du tripé s’attardèrent un instant sur elle. Vraiment bonne pensa-t-il.
Stella n’aimait pas ce genre de personnage, le seul avantage s’il en avait un, était d’avoir du bon matos.
« C’est combien ? »
« 200f »
« J’en trouverai pour moins cher, ce n’est pas les dealers qui manquent »
« je te les fais à 150f, tu trouveras difficilement meilleur ailleurs. »
« Bon, d’accord »
Elle plongea la main dans la poche de son futal et sortit 150f.
Le tripé lui tapa le cachet dans la main.
« moi, c’est Patrick »
« Stella »
« Bonne route ».
« la route est toujours bonne, c’est les chemins qu’on prend qui peuvent être mauvais »
« Je ne vois pas la différence, mais enfin te voilà parée »
Stella s’éloigna de l’endroit la drogue en main.
Guilou se lécha les babines, son visage prit une expression de concupiscence. Il parla à Antonio.
«T’as vu la meuf au t-shirt blanc »
« Ah ouais, oh c’est elle »
« Putain je rêve quel canon ! »déclara le Sicilien réjoui
« Tu crois qu’elle se rappelle de moi ? » dit Antonio
« T’es vraiment trop con comme type» affirma Guilou. Il poursuivit scrutateur.
« Sa copine est drôlement mignonne, bon tu l’abordes ?»
Antonio se dirigea vers les deux nanas.
« Salut ! tu te rappelles de moi ?» dit-il à Stella.
elle dévisagea Antonio un moment étonné, puis son visage s’éclaira .
« Ah oui, je me souviens, j’avais trop bu d’alcool. Excuse-moi de ne pas me rappeler de toi »
« je m’appelle Antonio, je suis venu avec 2 copains Guilou et le Sicilien, enfin c’est comme ça qu’on l’appelle »
« Stella et Dominique » dit-elle
Sa copine Dominique avait des cheveux blonds coupés à la garçonne, des traits fins, du désir dans le regard. Elle était mince et élancée. Elle aimait deviner les sentiments de chacun. Elle jouissait de sa beauté, et du sentiment des autres à son égard. Elle voyait les choses toujours sous un bon angle. Sa condition de femme l’emportait avant tout. Elle croyait en l’amour, en l’homme viril et sur de lui, mais pas à la violence.
« C’est Antonio qui nous a indiqué cette rave grâce à de charmants conseils » déclara Guilou
Stella sourit.
« y a du punch à boire, ça vous tente » déclara le Sicilien.
« d’accord » répondit Stella
« on vous suit » termina Dominique.
Le stand de boissons se trouvait contre un mur à moitié écroulé, des draps de différentes couleurs y étaient accrochés. les tons cyan, magenta et jaune dominaient, des personnages pochés en noire et rouge s’éparpillaient à travers la toile dans différentes attitudes, simulant l’effroi, la fuite, le plongeon. Le stand était constitué de tréteaux et de planches. Un grand bac de punch trônaient au milieu, une foule se pressait au comptoir réclamant sa potion.
Antonio se fraya un passage à travers la foule, il posa la main sur le comptoir et leva l’autre.
Après 2 clients le serveur s’adressa à lui.
« vous vous voulez quoi ? »
« cinq punchs »
Antonio se demanda comment il allait emporter cela , quand Guilou les rejoignit suivis des autres. Antonio fit passer les verres de punch de main en main.
« A la santé de tout les belles filles qu’on puisse rencontrer, et à vos amours »
dit le Sicilien en regardant Stella et Dominique.
Les deux se mirent à sourire. Ils trinquèrent.
« D’ou venez-vous ? » interrogea Guilou.
« De Liémont » répondit Dominique.
« Un endroit fertile ou poussent de belles plantes » dit Antonio.
Il provoqua des sourires et des rires.
« Nous aussi on vient de Liémont » conclut-il.
Son regard se perdit dans la foule. Des technoïdes habillés de couleurs vives, ornés de symboles tribales ,
crâne rasé, percé au corps, suivaient le rythme hypnotique et défoliant de la musique : explosions de battements de bras syncopés, de déhanchements désarticulés, réarticulés. Yeux et visages, égarés, jaunis, hallucinés, contractés par la
drogue, par l’effort. Implosion de battements de tempes, fracas du tempo, jouissance de faire corps avec la musique, bonheur extatique, acidifié. C’était l’effort de toute une génération pour atteindre l’extase.
Antonio revint dans la conversation. Stella faisait une école d’architecture, Dominique de son coté était dans une école de commerce international. Elles sortaient la plupart du temps ensemble. Elles prenaient parfois des extas comme à cette soirée. Antonio jetait des regards en coin à Stella, elle semblait ne pas y faire attention. Il se demanda combien de types avaient dragué ces nanas, il se donnait peu de chance d’y arriver, cela le fit déprimer.
2 garçons et une fille arrivèrent qui connaissaient Stella et Dominique. Ils étaient visiblement contents de se revoir.
Ils se mirent à échanger leurs derniers nouvelles.
« Bon on se trouve un acide ? » demanda Guilou
« j’ai vu Charlie et Lulu à l’entrée, on n’a qu’à se séparer » répondit le Sicilien.
« Antonio tu reste ici, nous on va chercher ». dit Guilou.
Charlie et Lulu se trouvaient prés de l’entrée. Charlie jetait des regards inquiets à travers la foule, sa tendance paranoïaque essayait de deviner de possible infiltration policière. Lulu lui gardait plus de distance, il semblait plus calme, moins agressif. L’un était petit et mauvais, l’autre gros et suffisant. La techno était leur vie, la drogue leur ressource. Ils aimaient rire de la dernière défonce d’un ami, du spectacle de la déchéance, leur cœur battait au rythme de la techno.
C’est Charlie qui aperçu le Sicilien le premier.
« Tu veux quoi ?»
« Des acides »
« J’ai des Bouddhas qui sont pas mal »
« Tu les fait à combien ?»
« 70f »
« T’as pas vu mon cousin André ? » demanda Guilou
« La dernière fois que je l’ai vu, il était stone » rigola Lulu.
« C’est vrai qu’il abuse » approuva le Sicilien.
« C’est son problème, tu sais que dernièrement il était déprimé, il est allé voir un médecin. A un moment ils ont abordé le sujet de la drogue, il lui a demandé s’il en consommait. Il a répondu qu’il fumait du cannabis. Combien ? de 6 a 10 joints par jour environ il répond. Ce n’est pas cela qui vous déprime, autre chose ? 2 à 3 extas le week-end. Ce n’est pas dangereux tant que ce n’est que le week-end. Ah oui, aussi des rails de coke. là c’est plus grave, il faut éviter. Vous ne prenez pas d’acide ? Non. Parfait c’est ce qu’il y a de plus dangereux. Finalement il lui a prescrit une semaine de repos, presqu’il aurait conseillé d’en prendre. » dit Guilou.
« tu l’as peut être eu comme client » conclu le Sicilien.
Ils rigolèrent .
« bon, on te prend un bouddha » dit Guilou
Charlie sortit d’un sachet en plastique un timbre rectangulaire de la taille d’une punaise, des motifs ocres géométriques formaient un labyrinthe sur le dessus. Le sicilien paya et empocha la came.
« A la prochaine » dit-il
« Si tu vois ton cousin donne-lui le bonjour » rigola Lulu en direction de Guilou.
« Pas de problème ».
Antonio commençait à trouver le temps long quand Guilou et le sicilien arrivèrent
« Alors »
« On a ce qui faut » répondit le sicilien
« Quoi ? »
« un bouddha »
Antonio examina l’acide.
« C’est vraiment tout petit » dit-il.
« Tout dépend de la fraîcheur et de la manière dont il a été conservé » dit Guilou.
« Pour le savoir il faut le prendre» dit le Sicilien.
Guilou coupa l’acide en trois, chacun goba sa part.
L’excitation sous acide entraîne des pertes momentanées des facultés de contrôle de la pensée.
« On va se fumer un joint pour accompagner la montée » proposa le Sicilien.
« Bonne idée » approuva Guilou.
un parterre de fumeurs s’étendait dans tout les recoins de l’abbaye, ils formaient des groupes de 2 à 5 personnes le cul à terre. Ils étaient réunis en cercle, proches et à la fois distants les uns des autres. Ils communiaient par le rituel de la fumée, communautaire et individualiste. Les 3 camarades trouvèrent un coin prés de la statue de la sainte vierge. Guilou roula le joint et l’alluma.
Un puissant tempo hardcore était en train de dévaster la scène et les tympans. Au centre de la rave quelques technoïdes plus agités que d’autres, étaient pris de convulsions frénétiques. Un autre mettait sa tête au milieu des enceintes comme s’il recherchait le ventre de sa mère. Antonio remarqua un raver un peu particulier, il portait la tenue d’un raver classique, pantalon du surplus de l’armée, t-shirt hors du pantalon d’un jaune citron dessiné d’une figure Aztèque, sac de tissu pendant sur ses épaules. Pourtant il semblait nerveux, son regard était fuyant, comme quelqu’un qui se demandait si on va le reconnaître. Antonio fit part à Guilou de ses doutes.
« T’as vu le type qui fait semblant de danser, à mon avis c’est un flic ».
« Une descente de la gendarmerie cela pourrait bien arriver. »
Guilou aperçu Patrick un copain de lycée.
« salut Guilou » dit Patrick.
« salut »
« Je sors d’une rave et j’en rentre dans une autre. Tient je viens juste de voir ton cousin».
« J’étais sûr qu’il était à cette rave »
« Tu vas avoir du mal à le trouver avec ce monde » ajouta Antonio.
« On vient juste de gober, on attend la montée » dit Guilou
« J’en suis à mon 3éme exta et à mon 4éme acide de la journée. Tu sais que j’ai parlé au diable » dit Patrick.
« Non ! ? » répondit Guilou .
« Ce genre d’histoire cela ne plaît pas » affirma Antonio.
« Moi de toute façon je ne crois ni en dieu ni au diable » dit Guilou.
« Qu‘est ce qu’il te proposait ? » demanda le Sicilien.
« Il se moque de ta volonté d’être tant que tu n’es pas son élu»
« Putain arrêtez les mecs c’est flippant ce truc» dit Antonio.
« Tu peux parler toi et ta magie noire que soi disant t’as fait un jour » contredit Guilou.
« J’aurais jamais du te parler de ça » ragea Antonio.
« Putain c’est une querelle de couple » affirma Patrick
Antonio pensa que ce type était aussi con qu’il paraissait.
« Salut » dit une voix.
une technoïde décharnée, habillée d’un collant noir, t-shirt bariolé, se tenait à 2 mètres du groupe.
Elle était d’un âge indéterminé, son visage était dévasté par la drogue, des dents pourries pendaient de
sa mâchoire.
« Une fois qu’on est mort il ne reste plus rien de nous » affirma Guilou
« Pas sûr » dit Patrick
Antonio s’adressant à la statue
« Toi reine parmi tous les saints, détentrice de la sagesse du seigneur, éclaire ces mécréants de ta lumière, montre leur le chemin de la connaissance et du savoir. Que ton amour universel s’impose comme loi »
« Tu crois que ça va produire un effet » s’exclama le Sicilien.
« Fait gaffe ! il est de Sicile, là-bas ils ne plaisantent pas avec la religion » dit Guilou.
Ils rigolèrent.
« Cette rave elle est vraiment cool » dit la technoïde.
Elle faisait des efforts pour paraître aimable, elle agitait les bras, souriait.
« Les puissances des ténèbres montent souvent des enfers pour prendre des esprits, ils se collent à eux pour aspirer leur énergie » expliqua Patrick.
« Ca à l’air de quelque chose de bien réel pour toi » dit Antonio.
« Je suis sûr que ce soir on va voire la dame blanche » s’exclama le Sicilien.
Tapie sous la lumière du lampadaire, habillée de virginité, la dame blanche cherche son carrosse. Tu apparais et disparais, laissant le coché surpris puis ébahi. Il paraît que tu as le visage apaisant de la mort.
« Ca fait pas peur, c’est pittoresque comme légende » dit Antonio.
« J’aimerais bien aller faire un tour dans les fourrés » balbutia la junkie, faisant mine de regarder Antonio.
Décidément j’ai trop de charme pensa-t-il.
« Matez la nana prés de la table c’est Sylvia Christelle » dit Guilou
« Qui ? » interrogea Antonio
« La mannequin , elle est dans le dernier numéro d’entourloupe, elle est vraiment canon»
« Elle est très belle » dit le Sicilien
La dame était entourée de 2 types, elle était le centre de nombreux regards. Grande et mince, elle avait un adorable petit minois, des yeux verts, un nez mutin, une bouche fine et galbée. De longs cheveux roux encadraient son visage. Les taches de rousseur parsemaient sa peau bronzée. Elle faisait semblant de voire personne et semblait passablement s’emmerder.
Guilou s’approcha d’elle.
« Vous êtes Sylvia Christelle »
« Elle ne veut pas être dérangée » répondit l’un des types, elle lui jeta un bref regard.
« Vous avez plus de charme en vrais que sur les photos. » dit Guilou
« N’insistez pas » répondit le garde chiourme.
Guilou revint, la technoïde était toujours là souriante.
« un gadin »
« Ca vous intéresse j’ai des extas » intervint Patrick.
« je crois qu’on a notre compte, on va boire un godé » dit Guilou.
Perceptions décalées, un rire soudain on ne sait pas pourquoi. Flux de pensées, flot de paroles, voix hystériques, déraillées, agitation soudaine, tremblement de la pupille, excitation de tous les sens, ils étaient sous trip.
A un moment Antonio se retrouva tout seul , il eu un bref moment d’angoisse. La sensation de déperdition de l’acide arrosée du tempo de la musique, le percuta. Il se reprit, s’emplit du rythme sonore. Il dansa, il eu une sensation euphorique, ses bras et ses jambes déambulaient autour de lui, tous s’envolaient, les gens, la musique, lui. Il revint sur terre. Stella était là devant lui souriante.
« Tu as une drôle façon de danser ? »
« tu es belle »
Elle sourit.
« Ou sont tes amis ?».
« Ils étaient là à l’instant »
Il lui prit la main.
« Elles sont plus belles que les miennes»
« Ce n’est pas vrais »
Elle l’embrassa.
« vient nous rejoindre on est avec des amis »
Antonio ne réfléchit pas.
« Je vous présente Antonio » dit Stella.
Après les salutations d’usage, il s’assit en rond.
Dominique était avec les 3 amis aperçus précédemment. Il y avait Sophia, une petite rousse boulotte, les cheveux frisés, le teint rose. Elle était toujours souriante quant on lui adressait la parole. Peu bavarde, un visage compassé et étonné était là pour souligner son attention à l’autre. A coté d’elle se trouvait Paulo aux cheveux longs et au style baba cool. Il était d’une génération versatile, ne voulant aucune étiquette, ne reconnaissant aucune autorité, et qui n’admettait qu’une contrainte, celle de son esprit. Plus loin se trouvait Sergio, un type barbu d’allure costaud, le regard posé, le geste sûr, la parole jetée en l’air, c’est lui qui parlait le plus. Dominique se contentait d’écouter. Stella intervenait de temps à temps. Antonio se sentait doué d’omniscience. Du moins le croyait-il
« J’ai un message de la grande ourse, le vent nous emportera » déclara Stella
« Je ne veux pas des poussière de toi » répondit Antonio
« Tout est amené à disparaître » dit Paulo.
« Pas sûr, bientôt on se clonera, je suis pour » affirma Sergio.
« Moi je ne suis pas d’accord pour mettre un malheureux de plus sur cette terre, j’ai déjà fait le compte des années mortes » dit Antonio
« Vous savez que pour certains, la guerre nucléaire n’existe plus et le capitalisme est éternel » ajouta-t-il .
« C’est une raison pour laquelle je vais pas voter. Il ne faut pas oublier qu’Adolphe Hitler est venu au pouvoir démocratiquement» dit Paulo
« De toute façon il ne restera pas grand chose de notre époque dans le futur. Vous avez déjà essayé de relire avec Word 97 un document fait par exemple avec Works sous Dos » assura Sergio.
« Ouais une nouvelle science l’archéoinformatique, nous vivons dans une société qui repose sur la satisfaction instantanée de nos besoins. Cela aurait du nous ouvrir l’esprit ainsi vers de nouveaux horizon, il se limite à notre téléviseur pour la plupart » dit Antonio
« La théorie bouddhiste dit le contraire, en s’affranchissant de toute contrainte matériel et de tout les rapports
passionnels, on se libère de nos souffrances. L’esprit est ainsi libre qu’il retrouve sa plénitude et peut diffuser un message de compassion envers les créatures vivantes. » dit Stella
« Bien sûr et tu remplaces cela par quoi ? une contrainte spirituelle, la sagesse s’applique à moi et aux autres. Prier n’a jamais changé la face du monde, et quant à la vision puérile de notre monde qu’a le Dalai Lama dans le livre le moine et le philosophe, cela me fait rigoler. On est dans un monde ou l’argent justifie les moyens, ou la loi du plus fort l’emporte, forcement manichéen made in USA. »
« C’est le contraire qu’il dit, il faut d’abord s’aider soi même avant d’apporter de l’aide aux autres. Les bouddhistes visent à la libération des êtres par la méditation et la retraite, pour qu’ils atteignent le nirvana et mettent fin aux cycles des réincarnations »
« Je n’ai pas lu ce bouquin , mais j’aime bien le Dai lama, il diffuse un message de paix » s’appliqua à dire Paulo.
« Se laver le cerveau en répétant des phrases, ce qu’ils appellent mantra, très peu pour moi. Je crois que quant on a inscrit un schéma de pensée en soi, même si c’est le bien, on a plus de difficulté à comprendre ceux des autres, celui du mal, ici en l’occurrence. Mais ils n’ont pas tort de dire que la souffrance naît de l’attachement » dit Antonio.
« Il y a toujours un destin qui nous attend, l’instant suivant n’existe que parce que l’autre est déjà passé » dit Stella
Antonio resta pensif, la vie ce ne sont que des chances à saisir.
Les 2 voitures de gendarmerie et un fourgon se garèrent à l’entrée de la teuf. Les gendarmes commencèrent à empêcher les gens de sortir. Prés de la sortie Guilou les vit le premier, Patrick posa un flacon remplit d’extas prés
d’un arbre. Un gendarme s’approcha.
« C’est à vous ce flacon »
« Il était là quand je me suis assis »
le gendarme sourit et prit le flacon.
« Il me semble rempli d’extas »
« Il ne m’appartient pas »
Le gendarme faute de flagrant délit se contenta de la parole de Patrick.
C'est le moment que trouva Antonio pour rejoindre ses copains.
« T’étais où ? » dit Guilou.
« En compagnie de Stella et Dominique et de leurs amis »
« Je crois que la soirée est finie » dit le Sicilien
Les gendarmes s’approchèrent de la sono, Navajo était en grande discussion avec eux.
« Vous allez quand même pas prendre la sono ? »
« Non mais vous avez une amende et la prochaine fois on vous la saisit »
Les platines stoppèrent. Les gendarmes se mirent à filtrer les sorties.
« On doit se revoir avec Stella » dit Antonio.
« C’est cool » dit le Sicilien.
Chacun de tes gestes je les épie, l’éclat de ton rire me ravit, l’envie dans ton regard me trouble.
L’angoisse de te déplaire me retient, tes silences m’étreignent. Tes désirs me transcendent, ton attitude
m’émeut. Tu ensorcelles mon âme dans un océan de joie et de souffrance.
« Je suis amoureux » dit Antonio.
Antonio avait la tête en évaporation, les yeux dans le vague, du remous dans le bide. Il parcourut le chemin entre la maison et le lycée dans un état somnambulique. Il rentra dans l’enceinte du lycée, ne vit personne ou fit semblant de voire personne. La sonnerie avait retenti il y a 5 minutes, avec de la chance il croiserait Volato.
Il frappa une fois à la porte.
« Entrez » dit Madame Chanteclaire.
« Quel justification avez-vous pour votre retard ? » dit-elle
« Aucune, à part d’avoir passé une mauvaise nuit »
« La prochaine fois ce sera la porte »
Antonio se remémora leur première rencontre. D’abord je suis mariée et j’ai deux enfants, histoire de dissiper tout malentendu : cruelle déception de l’élève amoureux de sa prof de français. Mais cela ne l’empêchait pas de fantasmer,
car elle faisait plus jeune que son âge et il était difficile de ne pas voir son cul rebondi et ses bonnes miches.
Toute la classe était sous l’emprise de son charme. Elle avait une coupe en bol à la Jeanne d’arc, un beau visage pur et dur, un regard qui ne transigeait pas. De toute façon on n’était pas là pour rigoler, c’était dans le contrat. Chanteclaire commandait la classe d’une paire de main analogue à celle d’un homme. Ainsi la seule émotion qu’elle laissait transparaître était la colère quand cela se justifiait. Chanteclaire venait d’un milieu pauvre, elle avait pris l’ascenseur et admettait les conventions sociales même si cela ne lui plaisait pas. La seule fois ou elle s’était mise en jupe c’était pour un oral. Ses méthodes d’apprentissage étaient efficaces car elle avait une conception rigoriste de l’étude de sa matière, mais Antonio trouvait qu’on était bien loin de la poésie. Pour autant qu’il s’en souvenait, il s’en foutait de la rigueur, mais il ne souleva pas d’objection quand elle proposa de faire un résumé.
Antonio lu le papier.
MESDAMES, MESSIEURS,
Je
voudrais vous prévenir contre une tendance qu'a le public à
simplifier à l'excès la physionomie d'un écrivain, et puis,
lorsqu'il l'a enfermé dans une image, et peut-être dans un rôle, à
faire sourdement pression sur lui pour qu'il se tienne bien
tranquille dans ce rôle, voire dans ce qu'en style de théâtre on
appelle un emploi.
L'esprit
démagogique conduit maint littérateur à se prêter à ce jeu.
Ils
sont trop heureux que le public leur donne des indications. Ils les
suivent, que dis-je, ils s'y précipitent ; on dirait ces petits
poulets qui courent à droite, puis à gauche, puis à droite, selon
que la fermière leur jette le grain à droite ou à gauche.
De
leur ressemblance avec les petits poulets, ces littérateurs sont
félicités.
Il est courant
d'entendre louer tel d'entre eux pour avoir pris le vent, et donné,
au moment précis qu'il le fallait, le livre qu'on attendait de lui.
Lorsqu'un littérateur se
laisse diriger par le public, il est trop naturel que le public l'en
récompense.
Il arrive qu'il
l'en récompense en lui donnant le titre de chef.
C'est
tout juste le contraire qui se passe avec un écrivain digne de ce
nom.
On reconnaît un écrivain
digne de ce nom à ce qu'il y a une part essentielle de lui-même qui
frappe en lui pour qu'il la tire au jour.
Cette
part essentielle a un droit absolu de naître à l'expression , ce
qui comporte ipso facto un droit absolu de priorité sur tout ce
qu'il pourrait exprimer d'autre qu'elle : je l'appellerai aussi sa
part nécessaire, étant nécessaire pour lui de l'exprimer.
Tant
qu'un écrivain n'a pas exprimé en entier sa part nécessaire, ce
qu'il peut avoir fait à trente ans, comme il peut ne l'avoir pas
encore fait au seuil de la vieillesse, il doit tout subordonner à
cette expression, et au besoin tout lui sacrifier.
Il
ne doit pas souffrir que les événements ni les hommes l'en
distraient, ou il ne doit le souffrir que dans une mesure très
courte ; les heures de cet homme sont comptées.
Comme
Jeanne d'Arc, il n'entend ses voix que "dans les bois",
c'est-à-dire dans sa solitude intérieure.
A
tout ce qui tenterait de lui prendre de sa substance au profit de ce
qui n'est pas sa part nécessaire, il a le devoir de répondre :
"J'ai mieux à faire !
D'autres que moi peuvent faire, aussi bien que je le ferais, ce que
vous me demandez là. Laissez-moi donc me concentrer dans ce qui
m'est propre. Laissez-moi donc à cela qui ne peut être fait que par
moi seul."
De là qu'il
pourra lui arriver de publier des livres follement inactuels.
Mais
cela n'a aucune importance, l'actualité étant toujours surfaite par
les contemporains, qui, ayant le nez sur les événements, les voient
plus gros qu'ils ne sont en réalité.
Non
seulement un écrivain digne de ce nom doit avant tout exprimer sa
part nécessaire, mais, cela même, il doit le faire comme il lui
plaît.
Le peintre Filippo
Lippi, travaillant chez les Médicis, on devait l'enfermer, tant il
aimait la vie ; mais il s'échappait par la fenêtre.
A
la fin, Côme dit : "Qu'on lui laisse la porte ouverte. Les
hommes de talent sont des essences célestes. Il ne faut en rien les
contraindre."
L'écrivain
digne de ce nom ne doit pas être contraint. Il doit, dans son art,
ne faire que ce qui lui est agréable (1), et le faire, toutes
affaires cessantes, au moment même que cela lui est agréable : ce
qu'il ferait dans d'autres conditions serait mal fait.
Et
sans doute, agissant ainsi, il risque de décevoir ou de déconcerter.
Mais quoi ! Si un écrivain qui
déconcerte pour le plaisir est un sot, un écrivain digne de ce nom,
qui déconcerte, a grande chance d'être simplement un écrivain
loyal avec lui-même.
Qu'un
écrivain soit loyal avec lui-même, cela suffit ; du même coup il
l'est avec le public.
Cette
loyauté avec soi-même, c'est la plus grande marque de respect qu'un
écrivain puisse donner au public ; et il la donne sans le faire
exprès, ce qui est encore mieux.
En
quoi consiste, pour un écrivain, la loyauté avec soi-même ?
Elle
consiste, par exemple, à ne pas prendre parti dans des questions
qu'il n'a pas étudiées, qu'il a laissées de côté soit pour
quelque raison de hasard, soit pour la raison excellente qu'elles
n'intéressaient pas sa part essentielle ; à ne pas se donner le ton
de l'assurance dans des choses dont il n'est pas assuré ; à ne pas
se faire le guide d'autres êtres sur des chemins qu'il ne connaît
pas assez bien, ou vers des objets dont la valeur lui reste voilée.
Henry de MONTHERLANT,
Allocution prononcée le 15 mai 1934 au Grand Amphithéâtre de la
Sorbonne, au cours d'une soirée consacrée à l’œuvre de
l'auteur.
Note :
(1)
ne faire que ce qui lui est agréable : "ne faire que ce qui lui
agrée, ce qui relève de son bon plaisir".
RESUME
:
Vous résumerez ce
texte en 190 mots (une marge de 10% en plus ou en moins est admise).
Vous indiquerez sur votre
copie, à la fin du résumé, le nombre de mots utilisés.
Antonio pensa qu’écrire est une démarche naturelle, ici on dénonce quelque chose d’artificielle, qui n’est pas de l’écriture. Un écrivain ne se pose pas toutes ces questions parce qu’elles ne lui viennent pas à l’esprit, à moins qu’il ait un discours à tenir. Bien que la part de vérité soit intemporelle, on est toujours dans un contexte qui vous influence, même si l’écrivain veut se situer hors du temps comme dieu. Quant à écrire quand cela lui plaisait, sans contrainte, pour ça il était d’accord, mais pour le moment ce n’était pas le cas. Antonio se mit à la tâche de mauvaise volonté, la haine contre cette exercice à la con, et ce discours qui le gonflait à force de le relire. Il arriva péniblement à 180 mots.
La prof se baladait dans les allées, elle s’empara de sa copie et l’inspecta du regard, elle fit de même avec d’autres élèves. Finalement elle reprit celle de Brillantine, une petite brune, et la lut à haute voix. Puis fit de même avec celle d’Antonio.
« L’écrivain ne doit pas être à l’endroit que le public …»
« Excusez ce n’est pas le bon papier »
Il lui redonna le vrai, celui où il y avait les ainsi, car, donc et comment. Bref tout ce qu’un esprit intelligent a besoin pour comprendre un texte. Une copie passe de 5 à 13 grâce aux mots de liaisons. Antonio pensait qu’on prenait les gens pour des cons.
« L’écrivain ne doit pas être à l’endroit que le public, par simplification, veut le mettre. Ainsi le mauvais écrivain suit la mode, les recommandations du public, en cherche une récompense. Car l’écrivain met à jour lui même donc il a un droit à l’expression….. »
Finalement elle conclu.
« Je n’émets pas de jugement de valeur entre les deux copies, les deux sont bonnes. Celle d’Antonio est écrite avec toutes les idées sans répétition de manière simple. C’est ce que vous devez réussir à faire d’ici la fin de l’année. En travaillant vous pouvez y arriver ».
Antonio prit les compliments néanmoins persuadé qu’il fallait d’abord lire avant de savoir écrire. Enfin il s’abstint de dire qu’il avait résumé paragraphe par paragraphe. Antonio entendit la sonnerie de la récré, il se rua dehors avec les autres élèves.
« Qu’est ce que vous avez fait en français ? » demanda Volato.
« Un résumé barbant » répondit Antonio.
« N’oublie pas notre rendez-vous de vendredi ».
« Non ».
Deux jeunes filles s’approchèrent et s’adressèrent à Volato et Antonio.
« On vend des parfums pour notre soirée BTS international, on a fraise des bois et vanille, c’est 10f »
« C’est une bonne idée, lequel tu choisirais ?»
Volato le regarda d’un drôle d’air.
« Je prends fraise des bois »
les deux filles s’en allèrent.
«Tu ne sais pas qu’à l’avis scolaire ils croient qu’on est pédé et qu’on sort ensemble ?»
« Pas possible ! »
Antonio se mit à rigoler.
« Ca n’est vraiment pas marrant »
« T’inquiète pas le parfum j’avais pas l’intention de te l’offrir ».
Volato ne répondit pas.
Antonio se dirigea vers le marchand de croissant situé dans la cour du bâtiment B. Il s’acheta un pain chocolat, discuta un moment avec un copain, Massoud, et deux de ses camarades de classes. Il retourna en cours dés que la sonnerie tinta.
Le deuxième cours de la journée est ce qu’Antonio détestait le plus, la comptabilité. Leur professeur Badagand, un gros chauve moustachu cinquantenaire, l’air faussement assoupi, menait la vie dure à Antonio. Les quelques cheveux qui lui restaient étaient rabattus en travers du front dans un ultime effort d’élégance. Il avait un visage triangulaire, adipeux, avec deux yeux porcins, scrutant avec dédain et certitude tout manque d’attention à son cours. Sa diction ressemblait à un long ronronnement. Il parlait d’une voix monocorde, plate, sans changement de rythme. Le tableau alignait des colonnes de chiffres, de symboles, dont il abusait abondamment dans son discours, le rendant encore plus incompréhensible pour Antonio.
Antonio posa une question à Volato sur le cours.
« Tu es drôlement largué » rigola celui-ci.
Antonio ne répondit pas, il avait envie de dormir.
« Moi mon rêve, ce serait d’écrire un livre » affirma Volato.
« J’ai une idée de bouquin de science fiction, enfin, fantastique…» dit Antonio.
Volato le scruta goguenard.
« Ca doit l’être »
« C’est l’histoire d’un révérend intégriste qui déplace les foules et fait des expériences dans un souterrain de sa ville en vue de fabriquer un surhomme. Il fait confiance à un scientifique qui se croit investi d’une mission, en l’occurrence faire le bien de l’humanité. Au même moment un inspecteur est guidé dans les souterrains de la ville par un puisatier, en vue de résoudre une série de meurtres inexpliqués.»
« C’est totalement dingue comme histoire » rigola Volato
« C’est bien ce que je me dis »
Antonio resta songeur.
« On le met au débit ou au crédit, Mr Antonio Zacatto » demanda Badagand.
Antonio resta un instant figé prenant le temps de réfléchir. Il avait du mal à déchiffrer les inscriptions du tableau dans lesquels il cherchait une vaine réponse. Il finit par répondre guidé par son intuition ou le hasard.
« Au crédit »
« Au débit évidemment , ce n’est pas en parlant à votre voisin que vous suivrez le cours»
Antonio s’abstint de tout commentaire, il ne suivit pas le reste du cours, plongé dans la torpeur.
Antonio s’échappa de l’enceinte du lycée. Ils se retrouvaient dehors de temps en temps avec Guilou, le Sicilien et quelques camarades, pas loin du camion à merguez, à l’heure du déjeuner. Le Sicilien assis dans sa voiture, place conducteur, les jambes à l’extérieur, était concentré sur un exercice de physique. Il demandait des conseils à un de ses camarades de classe, assis à coté de lui , qui l’avait fait. Guilou à coté de la voiture était en train de rouler un pétard. Les yeux mis clos, il était en train d’affirmer que cette salope de Jennifer Lopez avait un bon cul.
« Salut » professa Antonio.
Antonio serra la main à Guilou et au Sicilien ainsi qu’aux 3 camarades de classe du Sicilien qui étaient dans son véhicule. Sur la banquette arrière, l’un d’eux, un petit gros, Robert, à l’air plutôt absent fumait un pétard. Un autre plutôt grand, Stéphane, rigolait facilement et faisait semblant de prendre à témoin Guilou. Le troisième, Pierre, petit et sec, avec des lunettes, celui qui fournissait de l’aide au Sicilien, avait le visage concentré sur sa tache.
Le Sicilien finit par en avoir marre.
« File moi l’exercice »
Il se mit à le recopier.
« Vous savez pas le nombre de vidéos de cul que cet enfoiré d’Antonio peut télécharger sur Internet » affirma Guilou se léchant les babines.
« Moi ce que je préfère c’est les vidéos amateurs » dit Stéphane.
« La pornographie est un spectacle qui montre l’avilissement de la femme, sa soumission absolue en tant qu’objet de plaisir, pour une génération d’adolescents pré-pubères ! » rigola Antonio.
« Antonea Raphael taillant une gorge profonde à Klaus Random, c’est du spectacle » dit Guilou.
« C’est vrai que prendre 25 centimètres sans s’étouffer, faut le faire » assura Antonio.
« De toute façon les nanas aiment le coté bestial » dit Guilou.
Antonio ne réfuta pas .
« Tu la vois toujours la vieille ? » demanda Guilou au Sicilien.
« Dès ce soir » répondit le Sicilien le visage souriant et éclairé.
« Se taper une nana de quarante ans, c’est le pied » dit Stéphane.
« Et en plus elle est folle du cul » s’esclaffa le Sicilien.
Guilou sourit, le regard illuminé comme s’il imaginait la scène.
« C’est bon pour l’expérience » dit Antonio le visage dans ses chaussures, ne s’en sentant pas beaucoup.
« Je vais m’acheter un sandwich » dit Pierre.
Robert l’accompagna, passant le joint au Sicilien qui avait fini de recopier. Guilou alluma le sien.
Patrick arriva sur ces entrefaits.
« Putain, j’ai trop maîtrisé, tout un contrôle de math sous trip »
« Sous trip ! ? » dit Guilou
« J’étais trop speed, je calculais à une vitesse incroyable, j’ai fini le contrôle avec une demi-heure d’avance. »
« J’oserais pas faire une chose pareille » dit Antonio.
« Cela fait 2 jours qu’on fait la fête chez moi, y a un bordel incroyable. Ma meuf est absente pour 3 jours, si elle voyait ça elle criserait. Ca vous dirait pas après les cours de gober ? »
« Moi non, et le Sicilien a une autre occupation je crois » répondit Guilou.
Patrick n’insista pas.
« Et moi j’ai un parfum à offrir » dit Antonio.
Stella sortit de l’amphithéâtre, sa pochette serrée contre la poitrine. Les dernières lueurs du couchant éclairaient la rue, des traînées de nuages zébraient le ciel obscurci. Elle avait la pensée absente, faisant le vide en elle. Les voitures embouteillaient la rue, le bruit des Klaxons et les odeurs de gaz d’échappement polluaient l’air. Un vent froid et sec balayait le trottoir soulevant la poussière, la pollution irritait les narines. Un coup de vent rabattit les cheveux de Stella sur le devant, elle les écarta d’un geste féminin. Elle poursuivit son chemin, le long du trottoir en direction de l’arrêt de bus, Antonio l’aperçut.
Il lui fit signe, ils se firent la bise.
« Tu as passé une bonne après-midi ? »
« J’ai pas arrêté de bosser, surtout en math »
« Les maths ça ne m’a jamais passionné, je t’offre un café ?»
« Oui mais seulement 5 minutes »
Ils s’installèrent à la terrasse du Bien Assis, qui faisait le coin de la rue. Elle commanda une menthe à l’eau et lui un demi. Antonio épiait ses gestes, ses sourires, attentif à tout ce qu’elle disait. Il restait éperdument accroché à son regard. Elle souriait chaque fois qu’elle s’en apercevait, elle avait un teint de pêche qui s’empourprait facilement.
Elle l’interrogea sur son avenir, lui ce qui l’intéressait c’était leur devenir. Antonio se penchait en avant pour plus de sollicitude. Stella avait le regard perdu au loin comme si elle cherchait quelque chose. Elle revint vers lui, il vit dans ces yeux de l’amour mêlée de tendresse.
« J’organise une soirée chez moi avec des copains, le week-end prochain. Si tu veux venir ? »
« Ce sera avec plaisir , je peux venir avec des amis ? Tu les connais »
« Sans problème, on collecte de l’argent pour l’achat de l’alcool. Mais vous pouvez en apporter »
Elle sourit.
« Tes voisins sont au courant du bordel que tu vas mettre ?»
« Non, mais ils finiront bien par s’en apercevoir »
Elle rigola. Il lui tendit le parfum.
« Quelques flagrances pour célébrer ta beauté »
Elle rougit.
« Je le mettrai pour cette soirée ».
Ils se dirent au revoir, se promettant de se donner des nouvelles.
Stella déboucha sur le parc Montchâteau, elle s’assit sur à un des bancs à coté d’une mare. Les premiers feux de l’automne déposaient son lit de feuilles mortes sur la pelouse et aux bords des allées. Un aveugle chenu, lunettes noires et canne blanche, prenait le soleil sur le banc d’en face.
Stella n’hésita pas, elle s’assit à coté de lui et prit sa main ridée.
« Une vielle dame en robe mauve, jette des morceaux de pain aux canards du bassin. Un col vert dispute un morceau à un autre canard, au col noir. Il lui mordille les plumes, l’autre se précipite le bec dans l’eau, il tend le coup et avale d’un coup sec une brindille de pain. Le col vert essaye de lui monter dessus, le col noir bas de l‘aile dans l’eau pour lui échapper. »
Stella décida de passer à autre chose, le vieil aveugle ne disait toujours rien.
« Des gens sont allongés au milieu de la pelouse, d’autres à l’ombre des arbres. Certains lisent, quelques-uns profitent des derniers rayons du soleil. Un vieux baba cool joue de la guitare, vous devez l’entendre. Pas loin, un couple assi en tailleur se tient par la main et se chuchote dans l’oreille. Sûrement des mots d’amours ! »
« Continuez »
« La nana embrasse son amoureux, ils se lèvent et vont derrière un bosquet et… »
« Et ? »
Le slip de la nana avait volé et pendait accroché à une branche du bosquet.
Stella ne sut plus quoi dire.
« Oh, excusez-moi j’ai oublié que j’avais un rendez-vous »
Elle se leva du banc laissant la main du vieux choir.
« Vous auriez pu me raconter la suite !»
« Je n’ai pas le temps, adieu »
Même les aveugles sont voyeurs pensa Stella.
Antonio consulta sa montre, il était à l’heure. Il avait rendez avec Volato et ses condisciples.
« Me voilà !» dit-il.
Antonio monta à l’arrière d’une CX Turbo gris métallisé, Volato était devant.
«Voici Eliott, tu l’as déjà vu. Il conduit un peu vite, mais il est sûr. Voici , Joseph et Stanislaf »
« Antonio »
Eliott approchait le quintal, d’aspect massif, vêtu d’un long imper boire. Il aimait les nanas à grosses mamelles en combinaison de plongée et les problèmes de logique. Il se passionnait pour le paradoxe du chat de Schrödinger : Dans une expérience imaginaire, la mort d’un matou dépend de la désintégration d’un atome d’uranium. L’atome au cour d’une minute a 50% de chance de se désintégrer en éjectant un électron. Celui-ci frappe un détecteur qui actionne un marteau brisant une fiole de poison. Un gaz mortel se libère dans la boite où est enfermé le matou.
Non ! Il n’y a pas une chance sur deux pour que le chat soit vivant car cette expérience est régie par la physique quantique. En effet les particules atomiques peuvent exister dans plusieurs états superposés et simultanés, à cause de leur nature ondulatoire. Ainsi, l’électron autour de son noyau est présent simultanément à plusieurs endroits, et cela avant qu'il ne se soit observé. De même, un atome radioactif d'uranium peut exister dans deux états superposés: intact et désintégré. Donc le chat est à la fois mort et vivant pendant une minute, ce n’est qu’en soulevant la caisse pour savoir la vérité qu’il devient vivant ou mort, on dit alors qu’il y a décoherence du système. Mais heureusement à notre échelle cette expérience n’est pas possible, car il y a justement décoherence des objets macroscopiques. Le matou respire des molécules d’air, il y a tout ce qui inonde l’univers, rayon cosmique, infra rouge. En fait la superposition d'états concerne des particules totalement isolées. En effet, à l’échelle quantique les particules évoluent dans un grand vide et les rencontres sont assez rares.
Cela doit ressembler à l’enseignement pensa Antonio. En effet Eliott était étudiant en mathématique. Il s’extasiait comme un enfant devant ce problème, il se demandait toujours ce qu’il advenait du chat. Antonio n’osa pas lui dire que les chats ayant 7 vies, on ne pouvait pas savoir. Sa réponse aurait pu trouver preneur car à l’instar de Volato, Eliot se passionnait pour les aventures de docteur Strange et les épisodes du numéro 6. Même s’il était doué d’une certaine méchanceté et pouvait devenir agressif. Quoique qu’Eliott se contentait la plupart du temps d’être méprisant. Il était aussi sardonique que Volato, comme lui il affirmait son intolérance. Cela n’empêchait pas Volato de se moquer de lui à propos de cette histoire. Joseph était dans le même veine, maigre et sarcastique. Quant à Stanislaf, il semblait plus réservé mais laissait poindre un sourire moqueur.
« Eliott change tout le temps de voiture, dans sa famille ils sont un peu bandits » dit Volato.
Eliott rétrograda et engagea un virage de manière un peu brutale. Antonio fut plaqué contre la portière, la main accrochée à l’accoudoir.
« Fais attention que Joseph ne te tâte pas pendant le trajet, il est bi. Ca se fait dans le milieu rock n roll, une fois on a dormi dans le même lit, il n’a pas arrêté de m’emmerder toute la nuit. Je n’ai pas réussi à dormir, mais c’est un bon copain. » dit Volato
Antonio était au milieu d’une assemblée de corbeaux, ou la dérision était de mise.
« Les Stone Gardens sont au concert ce soir, avec les Macchabés, ils passent à 11h » dit Stanislaf
« Noir destin doit passer en dernier » ajouta Antonio.
Antonio se demandait s’il était prudent de parler d’eux maintenant qu’ils commençaient à être connu. La valeur d’un groupe variant en fonction du nombre restreint de leurs dévots, seuls à en comprendre l’essence, en l’occurence ici la noirceur.
« On y va surtout pour Noir Destin» dit Volato.
« Le chanteur des Macchabés est un toxicomane à l’héroïne, je l’ai vu se piquer avant de rentrer en scène, ce que tu écoutes c’est du tout frais. » ajouta Volato.
Le chanteur avait une voix âcre de shooté, la messe était crépusculaire. Volato enchaîna sur un morceau de Noir Destin. Un bastringue fait de guitare déglinguée et saturée, soutenue par une voix montant en crescendo, envahit l’habitacle. Le chanteur prenait même pas la peine de souffler tellement il hurlait.
Antonio repensa a ce que disait la chanson de Noir Destin. Nous sommes là certes, mais ce n’est que passager, le temps dissipera notre histoire, notre civilisation disparaîtra. Notre époque deviendra une légende, à moins que ce ne soit un très mauvais comte, ceux qui ont tellement épuisé la terre au point de la rendre stérile.
Ils roulèrent pendant 3 km, avant d’arriver devant l’altiplano, là ou se situaient les Etats Généraux du Rock.
La sonnette du répondeur sonna. Stella répondit, c’était sa copine Dominique qui montait.
Elle ouvrit la porte. Elles se firent la bise.
« J’ai fait les magasins cet après-midi, j’avais pas cours, je me suis acheté un chemisier fuschia» dit Dominique.
« Fais voir »
Elles s’installèrent sur le canapé, et ouvrirent le paquet.
« Il est joli »
« Quant penses-tu de cet Antonio ? »
« Je le trouve plutôt mignon, il m’a attendu après les cours »
« Alors ? »
« Il organise une soirée le week-end prochain, il nous invite »
« Je ne sais pas si je pourrais venir, mais la télé c’est l’heure de House Story »
La télé réalité, comme s’il n’était pas déjà difficile de vivre la sienne, s’inventait une vie par procuration, aujourd’hui essayez de vivre celle des autres. Les dialogues d’ados pré pubères prenaient des tournures surréalistes, s’introduire en cachette pour suivre les amours des uns, les disputes des autres, un résumé d’existence aux intrigues banales et quotidiennes. Chaque téléspectateur prenait parti pour l’un et l’autre des candidats, passant en jugement, untel est gentil, un autre est moche. Tout cela mis en scène, avec passages sélectionnés et prétendus direct.
Dominique suivait comme une midinette, les petites intrigues du House. Elle était toute émoustillée, l’amourette entre Josua et Gloria allait se concrétiser. Elle jugeait durement le comportement de Frédérique à l’égard de Sonia.
Stella regardait cela d’un œil absent, faisant semblant de suivre.
«Tu sais ce qui est arrivé à Josua ?»
« Non »
« Ils ont failli coucher ensemble »
« Je n’avais pas suivi »
« Tu penses à Antonio ? »
« Il m’a offert un parfum »
Elle lui montra le flacon. Stella le déboucha
« Il sent bon, tu es amoureuse ? », dit-elle en souriant.
« Je crois ».
Une longue foule compacte se pressait devant l’Altiplano. Volato et ses compagnons se mirent dans une des files.
« la dernière fois ça a failli partir en bagarre, Eliott est un peu soupe au lait, il n’aime pas qu’on lui parle mal »
dit Volato.
« Y a souvent des punks qui cherchent la bagarre » affirma Stanilaf.
2 videurs crânes rasés aussi imposants que larges, vérifiaient les billets et fouillaient les poches.
Antonio dut montrer ce qui gonflait la poche de son jean, il en sortit un porte-monnaie.
« Pour une fois que ce n’est pas moi qu’on emmerde» dit Volato.
L’Altiplano était un bâtiment massif argenté, pouvant contenir 3 à 5000 personnes, selon sa configuration.
Une fois l’entrée passée, un long couloir sous les gradins ceinturait la salle de concert, 3 stands de bière en faisaient le tour. Les blousons noirs à ceinture cloutée battaient le couloir. Des jeunes t-shirts dehors et jean poussiéreux tapaient dans des canettes de bière vides. Des treillis et des docks Martins soulevaient la poussière et les détritus. Les punks crête en l’air maculaient leurs torses nus de bière. Ils buvaient, rotaient, rigolaient, s’esclaffaient. Une punkette sniffa du poppers dans un coin. Un jeune adolescent visage déjà éméché faillit renverser sa bière sur Eliott.
« On était proche de l’incident » dit Volato.
Ils pénétrèrent dans l’enceinte de l’Altiplano par des escaliers montant. Les gradins étaient bien remplis et la fosse du milieu débordait de monde. Sur la scène les Gogos Baveurs était en train de tester leurs instruments diffusant des larsens qui vrillaient les oreilles.
« On va dans la fosse » dit Volato.
Ils descendirent les gradins. Les Gogos Baveurs s’adressèrent au public.
« C’est chaud le public de Liemont ! »
« Oui ! ! ! » cria une partie de la foule.
« On dirait pas ! »
« Oui ! ! ! ! !» cria plus de public
« Bon on va commencer par un bon morceau péchu, Otage de la haine ».
Le morceau commença par un rythme ternaire de basse, la batterie vint dessus, suivie de la mélodie à la guitare.
Volato et ses compagnons atterrirent dans la foule déjà en transe. Ça hurlait, ça criait, ça jurait, les bras levés, la canette en l’air. Ça bougeait du cul, ça remuait la tête de haut en bas, les membres dans tous les sens, collés au tempo de la musique. Des mâles surexcités se projetèrent l’un contre l’autre, un violent pogo se déclencha. Quelques filles présentes arrêtèrent de danser, une partie de la foule s’écarta des pogoteurs. Les Gogos Baveurs étaient en effervescence, grimaçant, hurlant leur douleur et leur haine. Une onde paroxystique libéra toute les tensions et frustrations de la foule. Elle bondissait sauvage et torrentielle, frénétique. Son flux et reflux emporta Antonio, dans une danse furieuse et joyeuse. Elle exorcisait la mort, en mettant en commun toutes les existences dans un même hymne. Celle des Gogos Baveurs criait merde à la vie et à la société. Le reste de leur prestation fut aussi explosif.
« Ca va être maintenant au tour des Pink Smoke Number Six, leur chanteuse est vraiment charmante» cria Volato
Une brunette, le visage dissimulé par ses cheveux s’approcha du micro. Une voix étrange spectrale sortit des enceintes. Quelques touches de synthé minaliste, un rythme lancinant de batterie, une mélodie suavement noire accrochaient les oreilles d’Antonio. Petite et mince, elle possédait un charme britannique, un visage ovale, une grande bouche, deux grands yeux noirs. Timide et fragile, elle avait des gestes lents, elle tenait entre ses deux mains le micro contre sa bouche et ne regardait pas en direction du public. Pourtant à un moment elle jeta un regard à l’endroit ou se trouvait Antonio.
« Elle est vraiment canon » dit-il.
« C’est mon idéal féminin » répondit Volato.
Le public écoutait plus qu’il ne dansait. Elle prit enfin conscience de sa présence, devint plus attentive. Douce et évanescente, sa voix libéra toute sa sensibilité et son émotion, cela suffit à faire chavirer le public. Elle eut droit à un rappel, une onde se satisfaction parcourut la foule quant elle céda. Elle termina sa prestation sous les applaudissements.
« Super, j’ai adoré » dit Antonio
Un autre groupe enchaina, à regret pour Antonio, qui le trouva moins intéressant. Il proposa d’aller boire un coup, les canettes de bière jonchaient le couloir, quelques spectateurs étaient passablement éméchés. L’amertume de la bière rafraîchit la gorge d’Antonio. Un speaker annonça que Noir Destin ne passait pas ce soir, ce qui déçut tout le monde. Après 2 ou 3 bières, et 2 groupes, l’esprit bien échauffé, vint le tour des Stone Gardens et des Macchabées. Les Stone Gardens firent leur prestation habituelle, réussie, due en grande partie à leur chanteur charismatique Big Joel. Quant au leader des Macchabées, squelettique, s’exprimant par onomatopées, il avait vraiment pas l’air frais. Il titubait par moment sur la scène, s’adressant par instant au public mais personne ne comprenait ce qu’il disait. Il hurlait dans le micro sur une musique déglinguée, faite de dissonances, de bruits de guitare stridents, il eut peu de succès.
« C’est de la décomposition musicale » trouva à dire Antonio
« Pas moins » répondit Volato
Finalement après cette prestation ils décidèrent de partir, déçus que Noir Destin ne passe pas.
« Je n’ai jamais vu Noir Destin en concert » dit Antonio.
« Tu as manqué quelque chose » affirma Volato.
« Ce sera pour la prochaine fois. »
Antonio se leva à 1’ heure ce samedi, 2 heures de math et 2 heures de sport avaient sauté. Il alla faire un tour dans le frigo et fit un sandwich avec de la tomate du gruyère et du jambon. Puis il alluma son ordinateur, un Pentium II 300 avec modem, qui faisait aussi office de télé et de chaîne hi-fi. L’usine à gaz Windows 98 après une longue minute afficha un fond d’écran vert. Antonio clicqua sur la télévision, pas de famine et de krach boursier, seulement un attentat à la voiture piégée en Palestine. Le téléphone sonna, Guilou à l’appareil proposait d’aller faire une virée à la campagne, à la recherche de psylo avec le Sicilien. 20 minutes plus tard Antonio s’installait à l’arrière de la voiture du Sicilien.
« Le temps a été humide et pluvieux ces derniers jours, c’est le moment idéal » dit Guilou
« Vous savez à quoi cela ressemble ? Parce que à part séchés ? » demanda Antonio
« J’aurais du prendre un bouquin. On s’en passera, je saurai les distinguer » répondit Guilou
« Antonio, on va manger du psylo ! » s’esclaffa le sicilien.
« Et on a un bart simpson à gober » dit Guilou.
« y a plus qu’ à rouler un joint. » dit Antonio.
La vielle Fiat toute brinquebalante sortit de la ville et emprunta la départementale 59, passa les villages de Montbasé et Poidevin, tourna en rond entre Noisebiere et Cucudiant, et reprit la départementale 59 en sens inverse.
« Y a combien qu’on a pris ce trip ? » dit Antonio
« Une demi heure, il nous a pas encore fait effet. Ce qu’il faut trouver c’est des bouses, donc des vaches dans un pré. Le psylo pousse juste à coté des bouses de vache, mais pas dessus car il se nourrit des vapeurs de méthane dégagées par la bouse. Et avec un peu de pluie et un rayon de soleil.. »
« Et une vache qui a la chiasse est plus productive qu’une autre ? » dit Antonio
« Je ne me suis jamais posé la question »
« Je prends la départementale 28 direction Montlechateau» déclara le Sicilien
10 minutes après.
« Des vaches ! » s’écrièrent-il.
Deux vaches paissaient dans un pré.
« Ouais mais le champ est clôturé » dit Antonio.
« Y a un chemin qui débouche à gauche» répondit Guilou.
La voiture freina, quitta la route et emprunta un chemin de terre qui les amena à une ferme.
Un vieux monsieur, le teint et le nez rouge, papé du village, la canne à la main et la casquette vissée au crâne, arpentait le chemin.
« Laissez-moi lui parler, je sais quoi lui dire » dit Guilou.
Il descendit la vitre.
« Excusez-moi de vous dérangez, nous sommes étudiants et nous faisons une thèse sur les champignons. En particulier sur ceux qui poussent prés des bouses de vache. Nous avons vu quelques vaches dans ce champ, et on aimerait pouvoir y accéder avec votre permission »
«Le propriétaire n’est pas là, passez par la barrière. Mais à mon avis vous n’en trouverez pas »
Les 3 amis descendirent de la voiture.
« Tu vois des champignons ? » dit Antonio la tête dans l’herbe.
« Des gros mais pas des petits» répondit Guilou.
Ils arpentèrent le pré sans grande conviction.
« Il n’y a pas assez de bouse » dit Guilou
« A mon avis il faut allez voir ailleurs » dit le Sicilien.
Ils remontèrent en voiture et décidèrent d’une autre route.
« le mieux est d’aller vers Vilonvert, prendre le chemin de la montagne. On doit pouvoir trouver des pâturages avec des vaches, les psylos poussent mieux en altitude. C’est bien connu y a en beaucoup en Savoie » affirma Guilou.
« Ouais il y a surtout plus de vaches que dans la région » dit Antonio.
Ils roulèrent encore quelques km, la route serpentait à travers la campagne. Elle commença à monter quant ils aperçurent un pré avec une dizaine de vaches.
« Super, cette fois-ci y a de la des bouses » dit Antonio.
La voiture se rangea sur le bas coté de la route. Le trio éclata dans toute les directions à travers le pâturage. Le pré était humide, la terre meule, la bouse odorante. La boue mélangée à l’herbe collait aux chaussures. Les ruminants regardèrent impassibles les citadins s’agenouiller prés de leurs excréments. Ils semblaient hésiter devant la conduite à tenir face à leur découverte mycologique, le cueillir ? le manger?
« Celui-là il a une drôle de couleur il ne me plaît pas » dit Guilou.
« On dirait que c’en est un » dit le Sicilien.
Un champignon finit dans la bouche du Sicilien.
« Vous êtes sûrs de ce que vous faites, parce que on ne les a vu que séchés » dit Antonio.
« Celui-là c’est un vrai, je le gobe, c’est clair » affirma Guilou.
Il avala un petit champignon au téton marron et à la tige brune.
« On avait dit qu’on les cueilleraient et qu’on les mangeraient après » dit Antonio.
« Ça n’empêche pas de commencer a en manger quelques-uns » répondit Guilou.
ils continuèrent à arpenter le champ, remplissant leurs sacs plastiques et leurs estomacs.
Antonio n’osait pas s’approcher des vaches.
« y a une vache qui me regarde d’une drôle de façon »
« Elle protège son veau, c’est normal. De toute façon tu n’as jamais eu de feeling avec les animaux » dit Guilou.
« Je commence à être défoncé, ils font effet ces champignons » dit le Sicilien
« Le bart y est aussi pour quelque chose » dit Antonio.
« Venez voir !» cria Guilou
Il se trouvait au bord du fossé qui longeait la route. Une valise bleue Samsonite à demi ouverte laissait dépasser des papiers. Guilou s’empara de la valise et de son contenu et l’ouvrit.
« Mais d’où ça sort ? ! » s’exclama Antonio.
Guilou fouilla dans les papiers, il y avait des manuels informatiques - comment apprendre le DOS en 10 leçons -, un autre sur bien maîtriser Word 95, des disquettes informatiques, une carte postale, un dossier rouge marqué secret défense. Guilou prit le dossier rouge et l’ouvrit. Il le feuilleta sous le regard du Sicilien et d’Antonio.
Sur chaque page il y avait des schémas et des termes techniques.
« Mais c’est le plan d’une plate-forme de lancement de missile nucléaire d’un sous-marin atomique !»
s’exclama Antonio.
« L’Invincible, c’est marqué, 1982» dit Guilou
« On pourrait le vendre à Erfan Kasemi* » s’esclaffa le Sicilien.
« Ou l’envoyer au Canard Déchaîné » dit Guilou
Antonio prit la carte postale qui représentait une cote de Bretagne et la retourna.
« Regardez ! Il y a même le nom et l’adresse. Colonel Kerouack, 31 avenue de la mer 29050 Brest Finistère. »
« On signe, et on lui envoie la carte postale, avec le bonjour des amateurs de psylo de Liémont » dit Guilou.
« Son nom est aussi inscrit sur les manuels » dit le Sicilien.
« On lira le contenu des disquettes chez moi » conclu Antonio.
*Leader de l’état arabe du Tarikistan.
Antonio introduisit une disquette dans le lecteur et ouvrit un fichier au format Excel. Des colonnes de chiffres et de références défilèrent sur l’écran, le travail paraissait à moitié achevé. Les autres disquettes contenaient d’autres tableaux accompagnés de schémas. Antonio n’en conclut rien.
« C’est du travail de bureaucrate militaire » affirma-t-il.
« Que va-t-on en faire ?» dit le Sicilien
« On peut garder tout ça en souvenir» dit Antonio
« Ma mère connaît quelqu’un qui travail au R.G., elle pourra lui en parler» affirma Guilou
«Ok, Tu prends le dossier secret défense, je garde les disquettes et les manuels. Et la valise on te la laisse»
dit Antonio en s’adressant au Sicilien. Il acquiesça du regard.
« On fait comme ça, vas y lance-nous Napalm » dit Guilou
Antonio clicqua sur le logiciel de partage de fichier, formidable mine de mp3 et de vidéo.
« Tape Clara Morgane »
le logiciel parcourut la toile mais ne délivra aucune réponse.
« Faut choisir plutôt une actrice américaine » dit Antonio
« Attends, laisse moi réfléchir. Jenna Brandone ! C’est une grosse salope. » délivra-t-il en avis d’expert.
Le logiciel afficha de nombreuses réponses, fuck, cum, pussy, blowjob. Après avoir apprécié la taille du fichier et l’hardeur du propos, Guilou s’empara de la souris et sélectionna Jenna Brandone, fuck suck.
« Ou sont tes mp3 ?» demanda-t-il
« Sur le disque D » répondit Antonio.
Golden Brown des Stranglers s’échappa des enceintes. En 20 minutes la vidéo fut téléchargée.
Des accouplements bestiaux, des bouches suceuses, des éjaculations faciales éclairèrent l’écran. Guilou se lécha les babines.
« C’est une bombe cette Jenna Brandone » dit-il.
« Drinn ! » le sifflement aiguë du répondeur vrilla les oreilles. Antonio décrocha l’appareil.
« C’est mon frère, Francesco, il monte » dit-il.
La trentaine dépassée, le front légèrement dégarni, Francesco ne faisait pas son âge. Au chômage, il venait de finir une histoire d’amour. Il avait plus ou moins perdu ses illusions et ses rêves. Mais il était de tempérament joyeux, il avait toujours eu du dynamisme.
« Salut ! ». Francesco serra la main à tout le monde.
« Je viens consulter les offres de l’A.N.P.E sur le net »
« J’ai vu une sur le journal qui pourrait t’intéresser » Antonio lui tendit un papier.
Francesco le lut.
Société d’import-export en plein développement, nous sommes à la recherche de jeunes cadres dynamiques en vue de notre futur implantation dans la région. Le candidat devra avoir le sens du contact et des responsabilités. Il sera amené à diriger une équipe de 10 personnes. Une bonne apparence est exigée, de la rigueur et de la méthodologie dans le travail.
Bac + 3 minimum, et 1 à 2 ans d’expérience
« Tu plaisantes j’espère !»
« Toi qui aimes donner des ordres… »
« J’ai une licence de psycho et un peu d’expérience dans une banque, mais à part ça »
« Le temps est venu pour des hommes neufs. Moi je crois comme Nietzsche qu’un jour viendra un surhomme, blond aux yeux bleus, qui réfutera toutes les idées et les concepts. Ce sera un nouvel âge d’or pour l’humanité ».
« Arrête de faire le fou ! Faut que je consulte les offres ».
Francesco lut le dossier rouge lui aussi.
« C’est dingue !»
« Je pense qu’on va le porter à la police » dit Antonio.
« Le colonel a dit qu’il l’avait jeté dans le fossé » dit le caporal z.
« J’ai trouvé un livre dans ce buisson » aboya le caporal y.
Le caporal y tendit un manuel Excel pour les nuls au commandant x.
Il l’ouvrit.
« Il y a bien son nom sur la page de garde. Continuez à fouiller ».
Une demi-heure plus tard.
« La valise est nulle part. Mais il y a des traces de voiture dans le chemin et des marques de pas fraîches dans tout le pré » dit le lieutenant z.
« Quelqu’un a du la prendre, des cueilleurs de champignons sûrement. Mais dans un pâturage pour bovins, je me demande ce qu’ils cherchaient? » dit le commandant x.
« Puis-je suggérer une hypothèse ? » intervint le caporal y
« Dites »
« On trouve des champignons hallucinogènes près des bouses de vache, cela est recherché par les bitniks »
« Je me demande comment vous savez cela ? N’oubliez pas que nous sommes les garants de la nation. Vous allez parler aux fermiers qui habitent à coté. Vous allez ratisser les champs de la région et interroger les gens. Ils ont peut-être continué leur cueillette ailleurs. Ce sera l’occasion d’user de vos fausses cartes de police avec un bon prétexte. Et n’oubliez pas de relever les traces de pneus. Espérons que les papiers ne soient pas déjà dans les mains de la police »
« Bien compris ! »
2 h plus tard le commandant x décroche son portable, le lieutenant y à l‘autre bout.
« Alors qu’avez trouvé ? »
« On a une piste, un paysan a vu 3 jeunes en Fiat 500 blanche. Ils lui ont demandé s’ils pouvaient entrer dans le champ de son voisin. Ils auraient prétendu faire une thèse sur les champignons »
« Voilà un bon début. Quoi d’autre ? »
« Les traces de pneu sont les mêmes, des Michelins Z.X. On a une description vague des 3 jeunes. A vrai dire
le paysan n’y voit plus très bien ».
« Quel l’âge leur donne-t-il ? »
« 18, 20 ans »
« Ils sont probablement lycéens ou étudiants. Vous allez faire le tour de tout les lycées et facultés de Liémont et de sa région dès lundi. Visiter les parkings et les rues avoisinantes. Des Fiats 500 blanches, ils n’y en a pas des milliers dans la région. Avec un peu de chance le propriétaire n’habite pas à 100 mètres de son lycée. »
« Ce sera fait selon vos ordres »
L’équipe 1 avait repéré une Fiat 500 garée sur le parking de la fac Paul Cesanne. Malheureusement l’empreinte de pneu ne correspondait pas. L’équipe 2, le lieutenant z et ses deux caporaux s’approchaient du plus grand lycée de la région, Foch. Le lieutenant z se grillait une clope, il était 11h30, il commençait à avoir faim.
« Le parking du lycée est seulement réservé aux enseignements. On prend la première rue à gauche qui longe le
lycée. », ordonna le lieutenant z.
La voiture déboucha devant le camion à merguez qui faisait le milieu de la rue. Une demi heure plus tard elle se gara à proximité. Antonio se tenait devant le camion dégustant un sandwich omelette frite. Le Sicilien et Stéphane prenaient commande.
« Tu n’es pas venu avec ta Fiat aujourd’hui ? » demanda Antonio.
« Elle est en panne, j’ai été obligé de prendre la Renault 5 de ma mère »
le caporal y s’approcha du camion., le sicilien mordit dans son steak haché frite.
« Je voudrais 2 merguez frites et 1 sandwich au jambon » demanda le caporal y au marchand.
« Pour la soirée de samedi chez moi, on se cotise pour aller acheter l’alcool samedi après-midi ? » dit Antonio.
« C’est une bonne idée » dit le Sicilien.
« Je suis invité ?» demanda Stéphane.
« Ouais, mais pense a amener à méfu » répondit Antonio.
« Pas de problème. Et cette sortie aux champignons ? »
« On a gouté au vert pâturage » dit Antonio.
Ils rigolèrent. Le caporal y tiqua, paya et pris les sandwiches. Il revint vers le véhicule.
« Mon lieutenant, 2 jeunes devant le camion disent être allés aux champignons »
« Ils ressemblent à la description du paysan ? »
« Cela pourrait être eux »
« Tu restes ici et tu les surveilles, tu jetteras aussi un coup d’œil sur le parking des professeurs. Il faut savoir si l’un deux a une Fiat 500 ou éventuellement le troisième. Le adjudant t va venir te rejoindre avec un véhicule s’il faut les prendre en filature. Il n’y a aucune Fiat 500 aux alentours du lycée. Nous allons continuer notre visite des lycées de la région »
« Bien compris »
Patrick rigola intérieurement, son esprit était sous l’emprise de l’acide. Ses perceptions étaient décalées hors du spectre de la réalité. Il recevait comme des effluves les sensations de son voisin, lui même sous trip. Sa pensée voyagea, prise par l’effet hypnotique d’un morceau de techno. 120 battements par minutes lui remontèrent à travers l’échine. Une voix l’appela, quelque chose de très loin épelait son nom. Patrick réagit, il s’adressa à son voisin Edouard.
« Putain ! Je suis vraiment à l’arrache, j’ai l’impression que l’on m’appelle »
« Je n’entends personne, j’ai seulement la sensation que ma tête va exploser » répondit Edouard.
La musique donnait de violents coups de butoir à la carcasse de la voiture. Edouard était un garçon malin, affable, essayant toujours de se rendre intéressant. Le sicilien frappa à la vitre de la voiture. Patrick la fit coulisser.
« Salut, tu n’aurais pas vu Guilou ? »
« Je ne l’ai pas vu ce matin en cours »
« T’as pas à fumer par hasard ? »
« J’ai de tout, des trips et même des champignons »
Patrick ouvrit une enveloppe remplie de psylos séchés.
« On a grignoté quelques uns ce matin » rigola Edouard.
« Avec Guilou et Antonio on a fait de même ce week-end »
Le caporal y observait la scène à travers ses jumelles. Des champignons ! C’est sûrement le troisième. Mais il n’avait pas de Fiat 500. Peut être faisaient-ils fausse route ? Bien qu’ils aient vraiment l’air de toxicomanes. Il assistait à une transaction de haschich : L’un des jeunes tendait discrètement un billet de 100f contre un morceau de cabannis. Il faudra un jour débarrasser la nation de cette canaille ! Il se mit un instant à rêver d’un ordre nouveau, d’une jeunesse nouvelle, obéissante aux lois, disciplinée, élevée dans l’amour du drapeau français. Mais si ces documents tombent dans les mains des civils, de la police, c’est la fin de la carrière du colonel et du commandant, et plus haut encore. Espérons qu’il n’est pas déjà trop tard ?
« Alors quelles nouvelles ?» demanda le commandant x.
« Aucune des Fiats 500 trouvées ne correspondent. Les empreintes de pneus sont différentes. Le caporal y est toujours en planque. On dénombre plusieurs suspects consommateurs de psylos mais aucun n’a une Fiat 500 »
le discours du lieutenant z fut interrompu par la sonnerie de son portable.
«Oui caporal y,….bien sur….ne le perdez pas de vue »
Il raccrocha.
« Mon commandant, cette fois-ci je crois qu’on les tient. Le caporal y a enregistré une conversation. L’un des toxicomanes a une Fiat 500, il doit aller la chercher au garage »
« Ont-il fait allusion à ce qu’ils ont trouvé ?»
« Pas pour le moment »
« Bon continuez à les surveiller »
« Bien commandant »
La sonnette de la porte d’entrée résonna dans l’appartement d’Antonio. Le Sicilien se tenait sur le palier, une Finder et un ampli portable dans les mains.
« Salut »
« Entre »
Dans le salon, Guilou assis sur le rebord du canapé gratouillait sa guitare. Il reprenait un morceau des Thundersticks.
« J’ai de nouveau ma Fiat » dit le Sicilien.
« Super, on va pouvoir aller chercher des bières » répondit Guilou.
« Je roule un joint, et on se tape un petit bœuf avant » dit Antonio
« Ah, faites-moi penser à prendre le dossier rouge, j’aimerais bien que ma mère le voie » dit Guilou
Antonio fit le mixte et brandit un cône. Il alluma le joint et pondit quelques notes sur un antique synthétiseur bon marché. Le Sicilien fit quelques distorsions avec sa guitare électrique.
« Je branche le magnétophone » dit Antonio
Antonio cherchait des sonorités en manipulant les potentiomètres de son synthé. De son coté le Sicilien était parti dans un solo de guitare. Guilou essaya de coller dessus un rythme de basse. Les notes s’entrechoquèrent dans un crescendo schizophrénique. Antonio avait trouvé une tonalité étrange en manipulant sa machine. Elle était complètement déréglée a sa grande satisfaction. Il essaya une note, deux notes, trois, chaque inflexion libérait un long crissement sinistre. Une longue plainte synthétique surgit de ses entrailles emporta les oreilles. Il se laissa flotter dans une douce mélancolie. En face, le Sicilien enfiévré était dans un état de sublimation un joint à la bouche : Un son extatique avec des accents pink floydiens électrisa l’atmosphère. Tendu sur sa basse, Guilou avait du mal à suivre une mesure inexistante. Les notes se mêlèrent dans leurs dissonances. Pendant une minute il y eut comm’un accord. Du chaos surgit la lumière, une longue mélopée tendue au synthétiseur, une basse planante, une guitare vibrante, mais le son s’effeuilla.
Nos 3 amis s’acharnèrent encore un court instant, Antonio appuya sur la touche stop/eject du magnétophone.
« On réécoute » dit-il
Ils tendirent l’oreille.
« Pas mal le synthé » dit Guilou.
« T’assure grave à la guitare. » dit Antonio au Sicilien .
« Y a un passage qui est vachement bien de lui » confirma Guilou.
« On s’en refera une autre plus tard, allons acheter à boire » dit Antonio
« Nous avons vérifié les empreintes de la voiture, elles correspondent mon commandant »
« Ou sont-ils ?»
« Nous suivons leur voiture, ils reviennent du supermarché »
« Maintenant, il faut savoir lequel à le dossier rouge, aucun n’y a fait allusion ?»
« Pas dans la conversation qu’a enregistré le caporal »
« Vous avez installé un micro dans la voiture ? »
« Pas encore »
« Qu’attendez-vous ! ? »
« Bien reçu, ils reviennent chez le prénommé Antonio Zaccato, nous les poserons sur le parking de l’immeuble »
« Faite attention »
« A vos ordres »
Antonio et ses compagnons étaient tous passablement défoncés par la bière et le cannabis. Massoud s’était joint à la fête, un grand gaillard copain de classe à Guilou. Il avait improvisé une batterie avec un baril d’Ariel et des cuillères en bois, sur lequel il frappait bruyamment.
« Rrraaaa ! ! » beugla-t-il en direction du magnétophone.
Le Sicilien et sa guitare dérivaient lentement sur une mélodie triste, Antonio tapait des notes sur son clavier comme s’il venait de le découvrir. Guilou de son coté essayait de fredonner un rythme. Massoud poussa des lamentos de blueseman alcoolique. le Sicilien s’aventura un peu plus dans la distorsion. Finalement Guilou arrêta le magnétophone.
.« Cela ne va plus » dit-il.
« Je crois surtout qu’on est tous raide, à propos Babhack doit passer » dit Antonio.
« Je ne peut pas voir les arabes! » hurla Massoud.
« Ouais, enfin il est perse ».
La sonnerie de l’Interphone sonna justement à ce moment là.
« C’est lui » dit Antonio.
Babhack avait la raison de soi même à faire admettre, mais toujours dans l’optique d’un compromis prenant en compte celle de l’autre. Il attribuait cela à un manque de confiance. Respectueux de l’ordre, de la hiérarchie, il ne se plaignait jamais. Rigoureux dans ses raisonnements, il essayait d’avoir une position modérée sur tout les sujets. Il suivait généralement la raison la plus admise, par soucis des convenances. Non qu’il eût cru que la majorité eût raison. Il ne laissait que rarement deviner ses émotions. Peu influençable, en public il se fondait dans le moule. Il croyait connaître les êtres et leurs réactions, cela provoquait parfois en lui de la paranoïa. En présence d’Antonio et de ses copains, il se laissait aller en toute franchise et confiance.
« Me voilà » dit-il en entrant.
Babhack serra la main à tout le monde.
« J’ai un morceau à vous faire écouter » dit Babhack..
Il s’installa sur le rebord du canapé où était étalé Antonio, et entama une mélodie à la guitare.
« Guest Star, des Bogies Valentine » dit Guilou .
« Ben en voilà un qui connaît » dit Babhack.
« On risque un jour de voir la fin de cette histoire» dit Antonio.
« Que veux-tu dire ?» demanda Babhack.
« J’en ai discuté récemment avec mon frère, je pense que la civilisation occidentale est la dernière des civilisations de l’histoire. Après il n’y a plus rien. Il n’y a qu‘à voir le chaos qu’a engendré la chute du communisme, la Russie ne s’en relève pas »
« Les Etats-Unis chuteront comme naguère s’est effondré l’empire romain. On ne survit pas éternellement en créant des injustices » ajouta Guilou.
« Ouais, mais cela peut durer encore très longtemps» dit Antonio.
« La fin de toute civilisation a peut-être commencé à Auschwitz » dit Guilou.
« A moins que ce ne soit qu’un prolongement, de tout ce que l’être humain a été capable de produire comme barbarie » ajouta Antonio.
« Je me demande ce que j’aurais fait à l’époque des nazis, si j’avais été allemand » dit Babhack.
« On ne le saura jamais. En tout cas nous vivons tous dans l’idéal de la société de consommation. Tout devient produit et marché, en étant cynique » dit Antonio.
« C’est vrai que la plupart des gens ne pensent qu’à eux-mêmes, il faut compter que sur soi-même. Moi, j’aimais bien la philosophie des babacools, l’amour libre » répondit Babhack.
« Tiens teste ce pétard » dit le Sicilien.
Babhack aspira maladroitement un peu de fumée.
« Ca ne me fait pas grand chose »
« T’aspire mal et puis il faut retenir la fumée » dit Antonio.
Il se demanda s’il verrait un jour Babhack défoncé.
Stella n’arrivait pas à dormir, elle alluma la lampe de chevet, elle était passablement tourmentée.
Elle s’assit à sa table et commença a écrire.
Un court instant je t’ai vécu, ton visage a éclairé mon âme la première fois que je t’ai aperçue. Tu avais l’air si triste et si peu sure de toi. Tu avais du tourment dans ton âme et de la poésie dans les yeux. Tu ma souri, tu m’as montré que nous n'avions pas d’âge, que le feu du temps brûle en nous. Qu’il ne reste d’un instant qu’un souvenir. C’est pourquoi il faut laisser couler le sable entre ses doigts. Car un jour tout disparaîtra, il est nécessaire d’en prendre conscience, se faire à l’idée de cette perte. Que quelque part dans le noir, quelque chose brille, nous-mêmes. Ton regard m’a enveloppé dans la douceur, tu avais le désir de l’éternité et je t’aimais.
Stella se regarda dans la glace, elle avait l’air belle. Elle eut envie d’un contact physique, d’une odeur, d’une présence, la sienne.
«Que donnent les enregistrements ?»
« Le dossier rouge est chez le prénommé Antonio, il n’a pas prévenu la police pour le moment »
« Excellent ! Vous allez organiser un cambriolage pendant son absence, et vous emparer du dossier. Ils n’ont fait aucune photocopie ? »
« Aucun ne l’a évoqué »
« Il faut en être sûr, continuez à les surveiller ».
L’orage grondait, des traits de foudre zébraient un ciel bas obscurci. Une pluie violente et drue tapotait le trottoir, des tourbillons de vent rabattaient la pluie sur le visage d’Antonio. L’eau ruisselait des édifices aux égouts, de grosses flaques se formaient par endroit. Antonio sauta par-dessus l’une, il courut se mettre sous l’abri-bus.
Quel chance d’exister ! C’est toujours l’occasion de vivre une histoire. Chacun porte sa mort en lui, dés le début de l’existence. Antonio trouvait que c’était cela l’ironie de la vie. L’être humain recherche dans l’autre, ce qui le rapproche, ce qui le concerne, dès qu’il sait marcher. Ce qui l’aidera à réfléchir, mais par forcément l’autre. Il y en a qui savent utiliser ce rejet, ils ont été, ils sont et ils seront toujours présents. Antonio avait toujours trouvé cela ennuyeux, aucune sagesse ne peut rien contre le pouvoir de la bassesse. L’être humain a la parfaite maîtrise de son environnement, mais pas de son mental. Que fait-on pour ce que genre de chose n’arrive pas ? On pense à son propre intérêt. Notre monde capitaliste ne sait engendrer que le cynisme. Antonio aperçut Drolato. Cela aurait fait un parfait candidat à la cause national socialiste si l’histoire ne l’avait pas discrédité. D’allure charmante, menu d’apparence, il avait beaucoup de succès auprès de la gente féminine. Il était doté d’aucune morale, il n’en voyait pas l’utilité. D’intelligence frustre, il posait parfois des questions idiotes aux profs. Ce qui faisait ricaner derrière son dos. Mais il aimait bien se faire voir des autres, ainsi il s’en prenait toujours à celui qui était le plus détesté.
« Salut. »
« Salut, quoi de neuf »
Il s’adressa à Antonio sur le ton de la confidence
« je suis propriétaire de 25 actions Tekken. Ca n’a pas été un grand investissement, mais j’ai perdu 20% en trois mois »
« Il ne faut pas vendre maintenant »
« Justement je me demande si je ne vais pas en acheter, elles ont beaucoup baissé. Le secteur des hautes technologies a un fort potentiel de développement »
« On prend des risques, il faut réfléchir sur le long terme »
« Moi je ne joue qu’à court terme »
« Ca veut dire que c’est de l’argent dont tu peux avoir besoin »
« Pas vraiment »
« Enfin, c’est prend l’oseille et tire toi »
Drolato ne vit aucune ironie dans ce que dit Antonio.
« Salut »
Un autre spécimen guère plus d’intelligent que le premier apparut. Bouvier n’égalait pas Drolato dans la stupidité et la bêtise mais il compensait par sa méchanceté. Sûr de lui et provocateur, la moquerie facile, ricanant, il aimait la provocation et les mises en scène. Il se déridait de mettre en spectacle la déconfiture de son adversaire. Face à la moindre rébellion, il devenait menaçant, et jouait de sa grande taille et de sa carrure. Il avait une préférence pour les petits et les gros, les moches aussi.
« Putain , vous ne savez pas la nouvelle, un de mes anciens profs est pédophile » dit-il.
« Où ? » dit Drolato.
« Sur le journal d’aujourd’hui. Moi il ne m’a jamais rien fait, il était peut être attachant avec certains »
Il se mit à rire.
« Moi si je connaissais un pédophile, je ne le dénoncerais pas. Après tous c’est la nature humaine, cela existe depuis la nuit des temps. Et puis cela me rappelle ce que m’a dit mon prof de philo. La plupart des adolescentes ont un fantasme de viol, c’est pour cela que certaines inventent de prétendus rapports. C’est purement imaginaire »
« Et puis y en a qui aiment se faire enculer » rigola Bouvier.
« Moi tout ce qui traite à la nature humaine m’intéresse, c’est pour cela que j’aimerais faire infirmier psychiatrique »
Antonio regarda Drolato dans les yeux, le bougre en plus, il a toutes les chances d’être pris pensa-t-il.
Antonio franchit le palier de son appartement. Il fut figé par la stupeur, on l’avait cambriolé. L’unité centrale de son ordinateur avait disparu, les disquettes, ses cds, ainsi que le dossier rouge. C’était un immense bordel : les meubles avaient été déplacés, les tiroirs et les placards avaient été vidés. Antonio s’assit sur son fauteuil écœuré.
Mais par ou sont-ils passés ? Il n’y a aucune trace d’effraction ! pensa-t-il. A moins que… par le balcon ? !.
Il y avait beaucoup d’appartements vides dans cet immeuble. Antonio s’approcha de la vitre coulissante. Il lui sembla l’avoir laissée plus entrouverte. On l’avait bien baisé ! Il se demanda qui était l’auteur. Car selon lui, ils n’avaient pas pris le dossier rouge par hasard. Mais ce qu’ils ne savaient pas, c’est que son frère avait pris des clichés du dossier. Si Francesco n’avait pas vidé la mémoire de son appareil photonumérique, il avait une trace de cette histoire. Il n’avait pas envie de prévenir les flics pour le moment. Cela ne me vaudra que des emmerdes pensa-t-il. Et puis il avait une soirée à préparer. C’était l’occasion de voir Stella. Il en devint fiévreux, il avait heureusement encore sa chaîne et ses vieux C.D. audio. Je vais définitivement l’emballer, pensa-t-il. Antonio consulta sa montre : 7 heures, Guilou allait débarquer à 8 heure. Il se fit quelques pâtes et sortit sa vieille T.V. du placard et la brancha. Antonio tomba en plein débat politique sur la Une. L’invité de l’émission politique Point de vue, était Joseph Fabrégue. Son parti était à la limite de la droite et de l’extrême droite. Son créneau était l’idéologie sécuritaire et un libéralisme forcené. Convaincu par le bon sens cartésien de ses idées, il n’en était que plus suffisant face à ses interlocuteurs. Le capitalisme avait créé un système logique, le marché, régi par une loi divine, l’offre et la demande. Tout cela facilement explicable par des maths. Rien ne devait entraver cette loi, d’ou l’utilisation de mots post-it, flexibilité, transparence, fluidité. Bien qu’il n’oubliait pas de fermer les yeux sur les acteurs économiques ou politiques, qui transgressaient cette loi. Tant qu’ils étaient dans son propre camp ou servaient ses intérêts ou ceux de la France. La crise de 1929 n’avait été qu’une parenthèse, après tout il n’y avait eu ensuite qu’une guerre mondiale. Aujourd’hui on peut toujours trouver un comptable pour vous se sauver de la faillite. Une intelligence économique, une recherche abstraite, une vision simple, tel était l’individu. Il mettait toujours en avant un sourire narquois. C’était une évidence il fallait faire confiance aux entrepreneurs. Eux seuls avaient une vision concrète du marché. Le présentateur lui posa une question.
« Vous êtes donc candidat à l’élection présidentielle ?»
« Je vous l’affirme dès aujourd’hui »
« Quel est donc votre programme ? »
« D’abord remettre en route la France, il faut stimuler nos entreprises par des baisses d’impôt. Il faut encourager les gens à travailler, ils doivent recueillir l’effort de leur travail. Aux Etats-Unis, le salaire est 45% plus élevé qu’en France. On peut se poser la question pourquoi ? Vous ne pensez pas ? »
« Notre modèle économique nous a permis d’assurer une couverture sociale de toute la population »
« Nous n'avons pas le même niveau de vie qu’aux Etats-Unis, c’est une constatation. Il y a plus de lits d’hôpital qu’en France et les médecins ne font pas grève. Notre système de sécurité sociale est au bord de l’asphyxie. Il n’est plus viable économiquement, il faut le réformer. Je sais que les Français sont réticents, mais avoir une attitude démagogue va nous envoyer droit dans le mur ».
« Un système semblable à celui de l’Angleterre ».
« Je pense qu’une totale dérégulation serait néfaste. Mais bizarrement, interrogez les gens, vous verrez qu’ils préfèrent aller dans une clinique. Elles ont les meilleurs médecins. Parce qu’on paie les gens à leur juste valeur et on leur fournit le meilleur équipement ».
« Un autre grand chantier est la réforme des retraites »
« J’allais aborder le sujet, la durée de cotisation doit être la même entre le public et le privé. Je suis pour le système de fonds de pension, qui doit remplacer progressivement le système de répartition. C’est la seule solution au problème posé par la diminution du nombre d’actifs. Nos concitoyens deviennent de plus en plus vieux et ils font moins d’enfants. D’ailleurs je suis pour une politique nataliste en ce domaine »
« Réévaluation des allocations familiales ? »
« Cela est envisagé dans mon programme »
« Vous n’avez pas peur que les économies des petits épargnants disparaissent dans un krach boursier ?»
« Nous ne parlons pas de spéculation, mais d’investir sur une longue période. Sur les entreprises qui font la prospérité de notre pays. C’est un gage de confiance envers la nation. L’économie est quelque chose de cyclique, il y a des périodes de récession et d’autres de croissance. Il faut aider les entreprises à avoir de la flexibilité dans leur main- d’œuvre pour pouvoir résister dans le creux de la vague. De plus les taxes sur le capital et sur le travail sont très élevées dans notre pays, elles freinent la capacité d’entreprendre et étranglent nos entreprises. Grâce a une politique libérale, la richesse de nos entreprises profitera à tout le monde et assurera la retraite de nos citoyens,. »
Putain ! Dire que ce sont ces mecs qui gouvernent le monde pensa Antonio. Le bon sens et la raison de se faire le plus de pognons possible, le principe mathématique d’accumulation de richesse. L’ivresse et le bonheur dans les yeux d’un petit gamin du tiers monde, d’un bidon ville, léchant un papier de cheeseburger, qui rêve de notre monde.
Antonio se dit qu’il était dans le camp des perdants, mais cela tombait bien car c’était celui qu’il préférait. Les causes désespérées sont les plus belles, elles vous donnent toujours une force surhumaine. Le jour ou l’être humain a appris qu’il pouvait posséder quelque chose, ce ne sont pas les meilleurs sentiments qui sont apparus en lui.
En tout cas il n’avait plus ordinateur. Antonio fut rageur, sans effraction, l’assurance il pouvait toujours courir.
« Ma parole c’est un véritable guet-apens » s’exclama Bourgoul la mine étonnée.
Il releva ses lunettes d’un doigt.
Une bonne dizaine de bouteilles d’alcools en tout genre étaient disposées sur la table.
«Ce qu’on a acheté grâce à la collecte, plus ce que les gens ont apporté» dit Antonio
Bourgoul posa la sienne sur la table, une bouteille de vodka.
« Tu as prévu les sodas ? »
« T’inquiète pas, ils sont dans le frigo »
Bourgoul était petit et dodu. Toujours prêt pour faire la fête, il avait un caractère affable et joyeux. A la récréation il était constamment entouré, il s’imposait comme leader de la paresse et de la déconne. Mais il n’était pas Tom Cruise, cela il l’avait compris dès le début. Quant il bossait, Il était plutôt bon élève, car il comprenait vite et s’exprimait avec franchise et aisance. Cela lui avait permis d’éviter de nombreux ennuis avec les profs, qui n’aimaient le coté bavard et fauteur de trouble. Il avait des positions d’extrême droite, que son attitude ne laissait pas présager. Bien qu’il ne s’en cachait pas. Relent puant d’un ordre ancien, il était pour la protection des biens et des personnes contre les moucaques et les cocos.
Bourgoul était accompagné de Guillaume, un copain de classe plutôt effacé, et de deux nanas du lycée, Sylvie et Josiane. Sylvie parlait peu, regardait beaucoup. Elle n’aimait pas les beaux parleurs, elle avait un semblant d’a priori vis à vis du mâle intéressé par la taille de sa bite. On aurait pu dire qu’elle était coincée du cul, car elle n’aimait pas beaucoup les remarques à connotations sexuelles. Elle avait une grosse poitrine, mais feignait de ne pas s’en rendre compte, elle répondait toujours pas un vague mépris.
Josiane était plus bavarde, elle faisait semblant d’être joyeuse et y arrivait souvent. La plupart de ses remarques étaient puériles. Il était facile d’observer dans son esprit l’étonnement car elle avait du mal à concevoir autre chose qu’elle-même. Pas qu’elle fut égoïste, mais par ignorance. Doté d’un physique quelconque, elle faisait son possible pour paraître belle.
« Je boirais bien une vodka orange » dit Massoud .
« Je vais chercher l’orangeade » dit Antonio.
« Moi je prendrais un soda » demanda Sylvie.
« Moi un malibu coca » dit Josiane
« Vous devriez boire un peu d’alcool, ça ouvre l’esprit » dit Massoud à Sylvie
« J’en ai pas besoin » répondit-elle d’une moue boudeuse
Antonio revint avec la marchandise et remplit les verres de chacun. La sonnette sonnait sans arrêt, de nouvelles personnes arrivaient. Il avait invité la moitié de sa classe, plus des amis et quelques connaissances. Cela faisait du monde. Guilou et le Sicilien arrivèrent en retard, car ils étaient allés chercher du shit.
«Je vois que vous avez commencé sans moi » dit Guilou .
Tout le monde discutait avec tout le monde, c’était une véritable ruche. Il y avait par moment des éclats de voix et des rires fusaient. Les verres étaient bien remplis, et les gens ne tarderaient pas à être imbibés.
« On a eu cela pour 300f » dit Guilou s’adressant à Antonio.
Antonio prit le morceau dans la main.
« C’est bien servi »
« Il me l’a fait goûter avant, il est très bon »
Coste un copain de classe à Antonio, un cône à la main, s’approcha pour voire de quoi il retournait. L’allure décontracté, le verbe franc, fiable, cynique ou pragmatique, il avait ou cherchait le principe moral du gangster. Grande gueule, sans retenue et sans discrétion, il était d’humour noir et glauque. Un manque de finesse, une morale fondée sur la parole et l’argent. Il parlait toujours de faire un jour un gros coup, qui le rendrait définitivement riche.
« Goûte, c est du pollen »
Il tendit le cône à Guilou.
Le sicilien roula un joint de marocco, et Antonio en fit autant.
« Alors mon gars, je vois qu’il y a de la meuf ce soir » dit-il en s’adressant à Antonio.
« Pour le moment il n’y a pas celle qui m’intéresse »
« Tu rigoles, j’ai vu quelques bons petits culs. A moins que tu ne soit amoureux ?»
« C’est le cas »
« Moi plus tard j’aurai bobonne à la maison et plein de maîtresses. Mais avant je ferai un casse. Un truc sans sang, qui rapportera un max de pognon. Pas –un truc débile comme braquer une boulangerie pour 10000f. Je n’ai pas encore l’idée mais ça viendra. Trimer comme un con toute sa vie, pour un salaire de misère, ce n’est pas pour moi. »
« Qui n’a cherché à changer de vie »
Les gens simples qu’ils soient bons ou mauvais (en évitant le manichéisme), ont quelque chose de bien. Il suffit de rester au même niveau de raisonnement qu’eux pour s’entendre toujours. Car le fait de changer de niveau engendre toujours un rire ou un mépris de leur part, rendant toute discussion close.
«Oui mais moi je ne rêve pas, je le ferai un jours ».
Antonio se demanda si c’était bien vrai, la conviction emporte tout parfois.
Guilou le prit à part pour lui parler.
« Ma mère en a parlé à un commissaire des R.G, on a fixé un rendez-vous chez les flics, à la D.S.T. »
« Ouais mais le problème c’est qu’on vient de me cambrioler. Ils m’ont piqué l’ordinateur et le dossier rouge »
« Putain, mais comment on va faire ? »
« Je ne sais pas »
« Je te filerai les photos qu’a pris mon frère des documents, dès que je les aurai »
« Il passe se soir ? »
« Je crois »
« Vous faite des messes basses ? » dit Coste.
« On avait juste un mot à se dire » répondit Antonio.
« je crois que j’ai un ticket avec Sylvie » dit Massoud en s’approchant, la figure rieuse, une tequila orange à la main.
« T’es pas le premier. A ce que je sais, ils se sont tous cassés les dents » dit Antonio.
« Avant la fin de la soirée, je lui mets la main au panier » répondit Massoud.
« le mieux c’est que tu la coinces dans les waters. Tu lui fais un broutage de minou et tu la prend sauvagement en levrette. C’est bien le style » ajouta Guilou.
« Dans les toilettes à Antonio ! je ne pense pas qu’il serait d’accord »
« Tant que tu ne les pourris pas» dit Antonio.
« Tu rigoles ! Je suis propre »
« Le seul problème, c’est une sodomie, tu ne sais pas ce qui peut arriver » dit Guilou.
« Vous êtes vraiment degeulasses ! » Massoud s’en alla rejoindre Sylvie, la mine un peu renfrognée.
« C’est l’idée romantique de la femme que l’on se fait qui est intéressant » dit Antonio.
« Il faut profiter de la vie, baiser un maximum. Moi aucune nana ne m’a mis le grappin dessus » dit Coste.
« Ouais et cela est plus facile quand on a une bite dans le cerveau » dit Antonio en rigolant.
Antonio ouvrit la porte.
C’était Stella et Dominique, accompagné de Sergio, une bouteille de whisky à la main.
« Salut » dit Stella.
« Je suis content de vous revoir » répondit Antonio.
Ils se firent la bise. Sergio brandit sa bouteille.
« J’ai du pétrole » dit-il.
« Les cheminées tournent déjà à plein régime » dit Antonio
Ils rigolèrent.
Babhack arriva à ce moment là.
« Salut les fêtards » dit il.
Francesco débarqua lui aussi, et promis à Guilou de lui refiler les photos dès demain. Stella fut souriante toute la soirée. Antonio choisit l’instant et l’amena à l’écart des autres. Il l’a pris dans ses bras et l’embrassa. Ils avaient envie l’un de l’autre. Antonio lui chuchota quelque chose à l’oreille, elle rigola. Ils prirent la direction de sa chambre qu’il avait fermée à clé. Leurs langues se mêlèrent dans une étreinte passionnée. Ils atterrirent ensemble sur le lit. Il se mit à lui dire tous les mots d’amour qu’il put trouver. Elle éclata de rire face à son débit verbal, elle lui dit simplement qu’elle l’aimait. Antonio lui caressa les tétons sous son pull, ils durcirent. Elle glissa sa mains dans l’entrejambe d’Antonio, il se libéra et mit sa tête sous sa jupe. Il écarta la culotte d’un doigt, et colla sa langue dans la fente. Après de longues minutes de butinage, Stella se libéra dans la jouissance. Il la prit en missionnaire, doucement puis violemment. Ils restèrent un long moment enlacés, avant de se décider à rejoindre les autres.
Babahack était devant la chaîne en train d’effectuer la programmation musicale. La sono passait ‘Pushin’too hard ‘ des Seeds.
« Je vais faire une dernière émission spéciale à la radio sur les Underwoods. On la fera en direct, on prendra des appels » dit Babhack à Antonio.
« Tu pourrais la faire avec Volato, il en connaît un rayon sur le sujet »
« Pourquoi pas, ça serait une idée»
« Je lui en parlerai »
Antonio trouva son idée géniale. A 5 heures du matin tout le monde se quitta, Antonio fit de beau rêve.
Le caporal z était fatigué. Toute une nuit, il avait écouté des gens faire la fête dans un appartement, quel pied !. La relève arriva avec le capitaine t.
« Alors comment cela c’est il passé ? »
« Ils ont fait la fête toute la nuit ! La plupart des conversations sont inaudibles. Je n’ai rien appris de plus »
« Le commandant veut que l’on continue encore quelques jours. Pour être sur qu’ils n’ont pas fait de copie du document »
« Il n’y a plus rien à écouter, Antonio Zaccato dort. Je vais en faire autant »
« Les conversations téléphonique n’ont rien donné ? »
« Pas plus que le reste »
Le caporal z laissa le caporal t en planque, et partit faire un somme.
Antonio griffonnait dans la marge de son classeur d’improbables figures géométriques. Son attention concentrait sur les paroles de sa prof d’informatique. Constantes, variables, faisaient des itérations dans son esprit. En travaux pratiques, la moitié de la classe était présente. Les tables étaient disposées en U. Il se demanda qui le premier avait eu cette idée. Il se rappela d’une prof d’anglais qui leur demanda de les disposer de cette manière. Ah ouais ! c’était sensé faciliter les rapprochements, la participation. Encore un truc de psy. Le facteur psy est un élément fondamental pour de nombreuses femmes d’un certain niveau social apparentées à la gauche. Donc très présent chez les éléments féminins du corps enseignant. Antonio se rappela de quelques élèves peu scrupuleux. Ceux-ci se faisaient pardonner de leurs mauvaises notes, grâce à la révélation de problèmes familiaux ou sentimentaux totalement fictifs. La prof d’info n’était pas du même tonneau, sa compréhensivité était moins large. C’était plutôt les glandeurs et désinvoltes dehors, brillant ou pas. Elle avait une beauté froide qu’il n’aimait pas. Antonio jeta un coup d’œil de l’autre coté du U. Brillantine, la salope de la classe se tortillait sur sa chaise, l’air confuse. Les tables avaient un rebord en bois qui ne montrait que les jambes. Holmes avait glissé sa main gauche dans la culotte à Brillantine, et écoutait d’un air satisfait la prof. Elle croisait et décroisait ses jambes, toute empourprée et humidifiée. Antonio n’y prêta pas attention. Il s’appliqua à essayer de réaliser le T.P . Il y arriva plus ou moins. La cloche sonna, le libérant de sa tension mentale.
Il avait rendez-vous à la récré avec Zefirelli, pour des échanges de programmes et jeux informatiques. Un grand gaillard dégingandé , sympathique, intoxiqué par l’idéologie ésotérique, Casteneda et autres mythomanes. Il était doté d’une étrange logique, qui effrayait le plus rationnel des individus. Il croyait aux analogies et aux présages. Il pouvait parler d’informatique, avec l’assurance de jeter de la poudre aux yeux à un interlocuteur non averti. Amateur de science fiction comme Antonio, il pouvait confondre Sonic Death et les Beatles. Là ou certains n’y prêtaient attention, d’autres lui jetaient des regards suspicieux . Antonio, lui, préférait le chaos à la confusion de l’esprit.
« Comment vas-tu vielle branche ?» dit Zefirelli avec sincérité.
« Je vais comme le temps qui passe et qui nous transformera tous en poussière »
« L’esprit est plus fort que la matière »
« Peut-être. Tu sais quel pouvoir j’aimerais avoir, c’est le don d’ubiquité »
« Etre présent tout en étant absent, ce n’est ce pas ce que tu es par moment ?»
« Ah, l’enfoiré !»
Finalement Zefirelli lui donna les programmes demandés. Antonio avait l’intention d’acheter un machine, ils en discutèrent. La sonnette mit fin à la conversation.
Le deuxième cours de la journée était celui de Chanteclair. Elle leur distribua un texte de Descartes :
« Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée; car chacun pense en être si bien pourvu [122] que ceux même qui sont les plus difficiles à Contenter en toute autre chose n'ont point coutume d'en désirer plus qu'ils en ont. En quoi il n'est pas vraisemblable que tous se trompent: mais plutôt cela témoigne que la puissance de bien juger et distinguer le vrai d'avec le faux, qui est proprement ce qu'on nomme le bon sens ou la raison, est naturellement égale en tous les hommes; et ainsi que la diversité de nos opinions ne vient pas de ce que les uns sont plus raisonnables que les autres, mais seulement de ce que nous conduisons nos pensées par diverses voies, et ne considérons pas les mêmes choses. Car ce n'est pas assez d'avoir l'esprit bon, mais le principal est de l'appliquer bien. Les plus grandes âmes sont capables des plus grands vices aussi bien que des plus grandes vertus; et ceux qui ne marchent que fort lentement peuvent avancer beaucoup davantage, s'ils suivent toujours le droit chemin, que ne font ceux qui courent et qui s'en éloignent. »
Le bon sens est la chose la mieux partagée au monde, Antonio regarda son voisin, Bordes. Il venait d’un patelin dont Antonio avait oublié le nom. C’est ce qu’on pourrait appeler le bon sens paysan, un mélange de moquerie à l’égard de l’étranger en général, un pragmatisme scolaire de l’élève qui travaille en cours pendant que les autres glandent. Antonio par mimétisme, s’était inspiré de lui en compta et commençait à obtenir de bons résultats. Le villageois le regardait toujours d’un air mauvais, il se demandait ce que ce con faisait à coté de lui. Il était franchement moche et il le savait. Quant on ne se fait pas beaucoup d’illusions, on peut devenir un peu aigri. Lui était toujours rigolard, et aimait faire des allusions cochonnes. Une fois il s’était fait surprendre par une nana, il regarda pendant un certain temps le bout de ses chaussures, un peu rouge.
Qu’est ce qui nous unit ? Le bon sens ou la raison par des chemins différents ? Soit mon voisin a autant de bon sens que moi. Pourtant j’en avais moins que lui en compta avant de l’avoir rencontré. Je n’avais peut être pas pris les mêmes voies et pas considéré les mêmes choses ? Mais le fait de tenir compte de cela, déjà malheureusement me différencie de la raison de certains. Il n’allait pas se lever en classe et faire le salut nazi pour avoir le même bon sens qu’Adolphe Hitler. Il ne faut pas oublier que nous avons tous la même raison. Antonio trouvait cela bien naïf et que cela influence encore toute une civilisation bien sot. C’est vrai qu’il est difficile de trouver quelqu’un affirmer qu’il est bête. Sinon par provocation ou au cours d’une prise de conscience, mais dans ce cas il ne l’est plus. Tout le monde a déjà commis des erreurs par ignorance, la raison n’est pas en cause. Mais ce qui peut être une erreur pour certains ne l’est pour d’autres, Aloïs Brunner ne regrette pas d’avoir liquidé des juifs. Non, ce qu’on a tous en commun c’est l’humain, car même les pires bourreaux ont des moments d’humanité. Adolphe Hitler devait être tendre avec ses chiens. Enfin, il est mort fou. C’est nos sentiments, plus que notre raison qui nous rapproche, Antonio a aussi ressenti de la gêne à l’instar de son voisin. Et franchement, penser que tout le monde ait les mêmes capacités de discernement, cela le faisait bien rire. Rien n’est égal tout est différent, rien n’est stable tout est changeant. L’égalité n’existe que dans les droits inaliénables de l’individu, fondement de toute société démocratique, dans les mathématiques et sciences moins exactes, et dans la mort. Pour le reste... Antonio se remémora le problème de la dictée, il y a deux fautes dans un mot, mais au niveau de la dictée cela fait une faute. En fait les choses sont différentes en fonction de l’endroit ou l’on se situe. On appelle cela la relativité. Et elles sont aussi différentes quand on est capable de se mettre à la place de l’autre, on appelle cela l’empathie. Antonio n’était pas spécialement doué, mais il se serait bien mis à la place du mari de Chanteclair, il était sur que c’était une salope. Franchement était-elle capable de comprendre sa situation, il eut des visions érotique, il imagina une scène saphique entre Stella et Chanteclair. Il se mit à bander dur.
« Zacatto, avez-vous fini l’analyse de texte »
« je m’y emploie »
Antonio se remit à ses études.
Antonio se pencha pour éviter une boule de papier lancée par Pages. Coste balança une furieuse volée de papiers sur Bordes, qui répliqua par un bout de gomme ayant appartenu à Antonio. Le court de droit informatique venait de commencer, c’était la fin de la journée, ce qui ne gâtait rien. La folle excentrique Nina qui nous tenait lieu de prof répétait comme un vieux gimmick poussif : « Vous êtes tous des trous du cul mal percés ! ».
Le fait est que personne n’y prêtait plus attention, ainsi qu’à son cours. Les polycopes qu’elle distribuait étaient très utiles pendant les interrogations, quant on les avait. Nina résumait le mâle à sa bitte, elle abusait de franchises oratoires au vocabulaire limité mais cru envers les hommes. Elle préférait donner de ma petite aux filles, sûrement des restes tenaces de vielles rancunes. Elle avait bonne mémoire de ceux qui l’emmerdaient, ce qui l’affublait d’un petit air faux cul quant on l’observait bien . Elle faisait constamment assaut de familiarité et de franchise. Il y avait toujours un brouhaha dans la salle quand elle parlait. Elle semblait ne pas y prêter attention, sauf quant elle le jugeait insupportable. Elle tapa sa règle sur son bureau.
« Un peu de silence les trous du cul mal percés !».
Après qu’un peu de calme soit revenu, elle fit distribuer des polycops, et commença une litanie roborative de notions et textes de droit. Elle fut interrompue par le chahut d’Holmes.
« Il a besoin de se faire dépuceler celui-là ! » lui adressa-t-elle.
« Ma chérie j’ai rêvé de vous hier soir »
« Ah oui ! et comment donc ? »
« Vous avez chamboulé ma vie dés que je vous ai vue, vous avez réveillé en moi ma virilité »
« T’as la quéquette toute molle, j’en suis sûre »
« Vous voulez que je vous la montre ? »
Il mit la main à son pantalon
« J’en ai vu de plus belle que la tienne, t’aurais besoin de te faire décapsuler la rondelle, cela te ferait du bien »
Elle enchaîna sur le reste du polycop, Antonio n’écoutait déjà plus. Il se retourna pour s’adresser à Volato.
« Babhack organise à la radio une dernière émission en direct sur les Underwoods. J’ai pensé que ça serait bien si tu pouvais y participer»
« C’est une bonne idée »
« Tu as son numéro ? »
« Je l’ai »
Volato fit écouter à Antonio quelques morceaux du Gun Club grâce à son Walkman.
« Tu sais que Brillantine est folle de moi »
Brillantine multipliait les partenaires, exposait ses gros nichons dans des tenues charnelles, et laissait filer ses bas sous sa jupe. Elle était tout le temps habillée en noire et écoutait David Bowie. Elle aimait se donner le rôle d’une intriguante. Elle était mielleuse et souriante et voulait paraître évaporée. Elle tortillait le bout de sa mèche de cheveux d’un geste enfantin. Elle avait des sourires pervers et les yeux moqueurs. Son bonheur était de voir les regards que les mec lui portaient. Sa fidélité était toute relative.
« Elle était pendue à mon téléphone et elle ne m’a pas lâché ».
« Qu’est ce qu’elle te voulait ? »
« Elle s’est presque mise à genoux devant moi, elle disait qu‘elle me voulait, qu’elle avait envie de moi.
Elle a dit qu’on avait les même idées, les mêmes valeurs, que nous ferions un merveilleux couple.
Elle a fini par littéralement me supplier de sortir avec elle »
« Tu n’as pas supporté ? »
« Qu’une nana soit prête à se rabaisser comme ça, je trouve cela parfaitement dégoûtant !».
Antonio se demanda ce qu’il aurait bien fait dans ce cas là. Ouais il lui aurait mis un coup.
Antonio brancha son ordinateur qu’il venait de s’acheter, un Celeron 466 et commença à installer les logiciels.
Le téléphone sonna c’était Guilou.
« J’ai refilé aux flics les photos de ton frère. On a rendez vous à la D.S.T. jeudi, toi et moi, plus ton frère et le Sicilien ».
«Tout le monde est au courant ? »
« Ouais. Tu as fait ta déclaration de vol ? »
« A vrai dire, j’attends de la faire chez eux »
« C’est le mieux je crois »
Antonio reprit son occupation, le téléphone sonna de nouveau.
« Comment vas-tu ? » lui dit Stella.
«Déjà mieux, parce que j’entends ta voix »
Elle rigola.
« Tu as pensé à moi ? »
« Constamment ! En permanence !»
« C’est vrai ?»
Il pensa au parfum de sa peau, à la rage de l’étreinte, à la douceur de ses caresses,
à leurs longs baisers. Il se vit la tête au milieu de ses nichons, l’un contre l’autre à partager leur chaleur.
« Tu m’as envoûté »
Antonio n’envisageait plus déjà la vie sans elle. Sa présence mettait de l’éclat et du bonheur dans son existence.
Il était dans un état cotonneux de béatitude amoureuse.
« Toi aussi »
.Antonio pensa à la complicité d’être à deux, de tout partager. Quelque part, n’y avait-il pas une forme d’égoïsme ?
Mais pour le moment il l’adorait, et était prêt à aimer la vie, les gens.
« Je suis sûr qu’il y a quelque part une étoile qui brille pour toi »
« Je ne sais pas » dit-elle boudeuse.
Antonio contempla un horizon imaginaire.
« Mais moi je le sais parce que j’ai la tête dans les étoiles »
Elle rigola.
« J’ai toujours cru qu’il fallait brûler la vie par les deux bouts parce que c’était éphémère » dit-il.
« Et maintenant moins ? »
« Je t’aime, tu as comblé le vide qui était en moi »
Arracher au présent les quelques bonheurs que l’on peut en retirer, comme un voleur attendant sa peine.
Moment furtif et égoïste, vécu face à ses interrogations à coté d’une chaise vide, tout cela appartenait au passé.
«Ils ont numérisé les documents et les ont donnés au policier » dit le lieutenant y
« Et vous n’avez rien fait pour les en empêcher ! » replica le commandant x
« les écoutes nous l’ont appris que trop tard »
« Annulez l’operation cela ne sert plus à rien. »
Il va falloir faire le gros dos maintenant pensa le commandant x.
Babhack était un peu inquiet, Volato et deux potes à lui avaient prévu de se saouler la gueule, avant de venir à l’émission. Il jeta un coup d’œil tendu au technico qui manipulait les boutons dans sa cabine. Babhack prit le micro et fit quelques essais de voix. Le technicien fit signe que tout était OK. L’antenne était dans dix minutes. Allait-il maîtriser la situation ? Tout pouvait déraper avec cet énergumène. Il n’avait pas envie de mettre un terme à son expérience radiophonique. L’excitation du saut dans l’inconnu augmentait sa tension nerveuse au fur et à mesure que l’heure approchait. Il était anxieux et euphorique, son esprit en ébullition se remémora tout ce qu’il avait prévu de dire. Ils arrivent cinq minutes avant le début de l’émission. Comme prévu, ils étaient un peu joyeux. 3 corbeaux défoncés décidèrent de prendre l’antenne. L’un d’eux s’appelait Michel. Timide, aimé de tout le monde, il s’exprimait principalement par le langage corporel. Il faisait des grimaces provoquantes pour surmonter sa gêne. Souvent d’humeur originale, il adorait les hamburgers trempés dans le coca, les mythomanes et les fous en général. Sensible, il pouvait se vexer quant on ne faisait pas attention à lui. Il parlait par phrases sibyllines, le minimum pour créer l’attention de son interlocuteur. Mais aujourd’hui il semblait plus bavard que d’habitude, il rigolait beaucoup. Pour mettre à l’aise Babhack, il lui raconta que la nuit dernière avec des potes, ils avaient balancé des sacs poubelles à bord d’une voiture sur des clochards. Joseph, le bissexuel, l’accompagnait. Il avait l’âme noire et ricanait souvent. Anarchiste, obéir aux lois était une tare pour lui, tout devrait être libre et sans contrainte. Il méprisait la masse des individus dictée par la médiocrité. Il ne croyait pas à la démocratie autant qu’il haïssait les dictats. Volato laissa tomber quelques remarques ironiques sur l’état de Joseph, qui avait l’alcool méchant. Un climat surréaliste s’installa. Babhack commença à prendre la parole.
« Vous êtes bien sur radio k. Voici l’émission sur les Underwoods. Ce soir rappelez-vous, on prend les appels en direct. »
Un jingle pompé sur une rythmique des Underwoods enchaîna. Babhack continua.
«Appelez pour proposer vos chansons »
« Appelez aussi pour témoigner, c’est très important » ajouta Volato.
« On va commencer avant par un petit texte pour mettre dans l’ambiance de l’époque. C’est en 1967 dans un hangar désaffecté , un journaliste raconte»
« C’est là où l’histoire est née » dit Joseph.
Garole et les Underwoods
« Le hangar de Garole le peintre est dans une rue sombre et peu éclairée. Le quartier Quality Street est mal famé, les poubelles ne sont pas ramassées souvent. Il y a toujours une porte ouverte qu’il fasse chaud ou froid, les gens se croisent sans jamais s’apercevoir mais il y a toujours quelqu’un. Toutes sortes de drogues circulent autour, les plus dangereuses et terrifiantes dont le L.S.D. Garole en prescrit l’usage à ses adeptes, qui selon la formule consacrée le considèrent comme un grand maître. C’est la seul manière de pouvoir ressentir sa peinture selon lui. Quant on entre à l’intérieur, des sofas verts et roses sont disposés dans un certain désordre, au milieux de grandes tables basses carrées en bois. Certains se shootent, d’autres baisent dans des coins réservés. La plupart prennent des acides quant le grand maître le décide. Il recommande les prises selon le rythme des planètes et la configuration du ciel. Sa peinture est un dégueuli de couleurs criardes pour certains, pour d’autres c’est le Michel-Ange de la couleur. Il faut transcender la ligne imaginaire que l’on a en soi, s’affranchir de toute culture pour retrouver la pureté originelle, dit-il. Il est nécessaire de disposer de sa jouissance dans la plus grande immédiateté, ajoute-t-il. Son travail consiste à briser le trait de la peinture et à le reconstruire, c’est la base d’une peinture abstraite aux teintes baroques. L’esprit a du mal à si habituer, il rechigne à vouloir se tordre aux abstractions sexuelles du maître, de gros phallus cubiques, des vulves triangulaires, des couleurs brûlantes, un entrelacement imaginaire, une ligne perdue dans un ensemble. Une certaine maîtrise du trait qui donne une cohérence structurelle à l’ensemble. Rentrer dans sa peinture, c’est d’abord abandonner son prêt à penser, reconsidérer la sexualité comme la première naissance de l’être. Garole rapproche cela à une extase mystique, il argumente en mettant en avant les cultures antiques et leur liberté sexuelle dénuée de préjugés. Il fait une parabole entre l’entrelacement des sexes et l’entrelacement de l’âme. D’après lui les Romains avaient compris avant nous, que dans le fusionnement animal on pouvait atteindre l’illumination et la déité. Garole est un personnage charismatique, il a une permanente et de grosses lunettes roses. Il parle peu mais chacune de ses paroles semble peser comme une sentence sur chacun de ses sujets. Son aura semble dicter leur comportement, sous l’emprise des acides ils se laissent aller à des accouplements bestiaux. C’est là qu’intervient l’étrange musique lugubre des Underwoods. Garole dit qu’il faut apaiser les puissances des esprits par une musique de recueillement. Il faut opposer une profondeur musicale noire et chaste, à une jouissance de l’être, assure-t-il. Ainsi on rétablit l’équilibre du yin et du yang. Les Underwoods sont quatre, Joe Deug le batteur, Clash J.R Grant le bassiste et violoniste, Jimmy Thomsen le guitariste, et le chanteur Maouse Tucker. Les Underwoods ne semblent être intéressés que par leur musique. Ils sont la plupart du temps sous héroïne, dans un état de délabrement physique et mental. Leur style se rapproche de la musique expérimentale, des sons aigus, oppressants, graves et inquiétants, une mélodie d’une fausse candeur bancale et dérangée, d’un charme malsain. Les violons sont stridents, la percussion tribale, les chœurs asexués, la guitare est tour à tour discrète et endiablée. La voix rauque de Maouse Tucker raconte le voyage de la drogue, les sons deviennent inaudibles, cacophoniques. Il en résulte un plaisir masochiste, orgiaque. Une personne hurle dans le hangar, prise d’un mauvais trip. Deux personnes s’en emparent et l’amènent dehors. Je suis resté jusqu’à la fin avec une conviction, dans quelque mois ce nouveau groupe avant-gardiste aura fait le tour du monde. Garole va produire leur disque dont il fera la pochette. Ils refusent pour le moment toute interview. Mais cela reste une expérience inoubliable. Je vous invite donc à venir les écouter et voire l’étrange peinture de Garole. Si vous êtes prêt à vous risquer dans ce genre d’endroit. Les Underwoods s’y produisent à intervalle régulière.
le hangar se situe 3 rue Grimand Fox
Arthur K, New Ham, 1967.
Article du Johnson Tribune.
« J’espère que cette mise en bouche vous a plu » dit Babhack.
« On en redemande » dit Volato.
« Maintenant on écoute un des chefs d’œuvres des Underwoods Black Mirror, et après promis on prend les premiers appels et vos premières dédicaces »
Babhack fit signe au technicien qui envoya le C.D.
Joseph sortit une bouteille de gin de son manteau et la présenta à Babhack.
« Tu veux une goulée ? » dit Joseph hors micro.
« Non, je préfère avoir toute ma tête »
« De toute façon dans peu de temps elle va être déconfite » ricana Volato.
Babhack ne répondit rien. Le morceau se termina et le technico filtra le premier appel.
« Vous êtes toujours sur radio k, qui est à l’appareil ? » dit Babhack.
«Antonio de Liémont. Ma dédicace c’est un morceau des Underwoods évidement. Lemond Beach »
« Excellent choix » dit Babhack.
« Je voudrais aussi dire le bonjour à tout le lycée Foch et à ma prof de français Chanteclair que j’adore »
« Ah en plus il fayote, j’y crois pas » dit Volato.
Le technicien envoya le morceau. Il y eu un autre appel.
« Voilà je voudrais que vous passiez Desperado des Machines Guns »
« De la part de qui ? »
« Je suis le fantôme du petit Gregory, il me faut une messe pour reposer en paix. »
« Mais alors tu sais qui est le responsable du meurtre? » dit Michel.
« je suis mort dans d’atroces et horribles souffrances, c’est mon voisinage qui m’a tué »
Babhack interrompit l’auditeur
« Bon on va passer desperado, un morceau qui dépote, enfin qui assure »
« On pourrait avoir un lecture freudienne de ce que tu dis » rigola Volato.
le technico commença à être un peu vert. Babhack ne se sentit pas très à l’aise, le morceau démarra.
Babhack se résigna à boire une gorgée de gin. Un autre auditeur prit la parole.
« Je voudrais que vous passiez du Dire Straits»
« Dire Straits ! Ca va pas tête ? » dit Volato
« Dire Straits ! on leur chie dessus ! »
s’écrièrent à l’unisson Joseph, Michel et Volato.
« On chie sur Vanessa Paradis ! Patrick Bruel ! »
« Celine Dion ! »
le technico derrière la vitre était décomposé. Il avait depuis longtemps cessé d’enregistrer l’émission. (l’emission est en direct, mais les animateurs aiment garder les traces de leurs mefaits. NDLR)
Babhack continua tant bien que mal. Il y eut d’autres auditeurs.
« C’est l’abbé Cotard à l’appareil, j’organise un camp de vacance cet été, si nos jeunes auditeurs nous écoutent ?
Ce sera un moment de prière et de recueillement, une occasion unique d’éduquer notre jeunesse par des activités de plein air et sous-marine »
« Ils ont fait plouf ?! » dit Volato
« Il n’avait pas prévu les tubas ? » dit Michel
« Pour cela il fallait demander à l’abbé pédophile » dit Joseph.
Ils ricanèrent.
« Babhack vient de se désagréger et disparaître, il ne reste plus qu’une grosse flaque noire sur son siège » rigola Volato.
Un autre auditeur appela.
« Vous avez oublié de chier sur Goldman »
« Il a raison ! » dit Volato
D’autres noms et insultes suivirent, la tension nerveuse minait Babhack. Il finit l’émission épuisé. Il ne sut pas quoi répondre quant Volato lui dit que l’émission s’était bien passée. Si le directeur de la station avait écouté la radio, il était cuit. Dire que radio k partageait la moitié de l’antenne avec une radio catholique pensa-t-il.
Brillantine et sa copine une brune décolorée Tania, se tenaient sous le porche du bâtiment C du lycée Foch.
« T’as fait quoi le week-end dernier ? » demanda Tania.
Le visage de Tania avait un coté masculin, mais les mecs étaient surtout attirés par la plastique de son corps, de lourds tétons, un pantalon qui colle à la raie du cul. Tania avait un air rieur mais minaudait souvent, de plus sa voix aiguë agacait l’oreille. Elle parlait fort et s’exclamait bruyamment, l’air étonnée, par une indiscrétion, un secret, ou une confidence. Elle agitait constamment les mains pour soutenir un raisonnement, le visage grimaçant. Son coté folle dingue toujours en éveil craquait pour le dernier mec rencontré, ou un pour un bibelot kitsch. Tania aimait les ragots et était au courant avant tout le monde des aventures amoureuses de ses camarades. C‘est peut-être pour cela qu‘elle était devenue copine avec Brillantine. Quoiqu’elles fréquentaient les mêmes magasins de chiffons et accessoirement les mêmes mecs.
« Je me suis bien amusée, je me suis filé un bas »
« Comment cela est-il arrivé ? »
« Rodolphe m’a prise dans une cave, c’est là où mon bas a filé »
« T’as du bien t’éclater ! »
Elles rigolèrent complices.
« Et Volato ? »
« Ne me parle plus de ce mec ! »
« Il est pourtant drôlement mignon »
Tania jeta un regard en direction de Volato qui discutait avec Antonio.
« La copine à Brillantine te mate » dit Antonio.
« Je la trouve vulgaire » répondit Volato.
« Je suis sûr qu’elle voudrait sortir avec toi » dit Antonio.
« Pas moi » répondit Volato.
Antonio se retrouva en cours de math. Matière où il avait perdu toute illusion, ayant perdu le fil en cours depuis longtemps. Leur prof de math Bergot était un angoissé qui trempait sa chemise de sueur en plein hiver. Il était à la fois bête, obtus, arrogant, sournois et rancunier. Sa devise était « apprendre et après comprendre ».
Même les bons en math ne comprenaient rien à ses explications, lui ne se départait jamais de son sourire. A vrai dire il aurait fallu saisir la manière de raisonner du type pour comprendre ce qu’il racontait. Mais personne n’en était là et cela demeurait un mystère. Le type faisait semblant de ne pas se rendre compte que personne ne comprenait rien à ce qu’il disait, et continuait imperturbablement le cours devant une classe atterrée. Au début il invitait les élèves à poser des questions, mais cela entraîna la plupart du temps de longues et vaines discussions. Alors il jugea ensuite que cela lui faisait prendre du retard sur son programme et accéléra le débit. Il notait dans sa tête ceux qui ne suivaient pas et bavardaient, et jugeait rapidement les gens imbéciles. S’il avait des remarques à faire concernant quelqu’un, il le réserverait pour le conseil de classe. Quant il y avait un léger chahut dans la classe, il menaçait d’exclure les gens du cours. Pendant le conseil de classe, le délégué Bourgoul avait essayé de démontrer le problème d’incommunicabilité entre lui et la classe. Ceci expliquait les mauvais résultats des élèves, mais ce fut en pure perte.
Antonio suivait d’un œil distrait le cours. Il s’ennuyait royalement.
« les Summer Floyd passent cet été à Liemont » lut-il sur le journal qu’il avait acheté ce matin et qu’il avait l’intention de lire chez Nina. Voilà une bonne nouvelle pensa-t-il.
Antonio et Francesco attendaient devant le commissariat. Le Sicilien et Guilou les rejoignirent 5 minutes plus tard. Ils entrèrent dans l’enceinte du commissariat, un fort Vauban. Le bureau de la DST était situé dans un vieux préfabriqué des années 60. Les deux inspecteurs qui s’occupaient de cette affaire s’appelaient Armand et Robert. Ils étaient habillés comme des flics en civils célibataires, jeans et chemises mal repassés. Ils avaient tous les deux le sourire et s’exprimaient avec décontraction. Armand tapait à la machine, son collègue se tenait debout à coté de lui. Le premier était moustachu posé et rigoureux, l’autre grand sympathique et blagueur. Leur interrogatoire était mené de manière relax.
« Vous avez donc trouvé ce dossier rouge au cours d’une sortie à la campagne ? » dit Armand
« C’est exact » dit Guilou
« Bon, après avoir regardé les disquettes, Mr Francesco Zacatto a pris les photos du document, que vous nous avez apporté ? » reprit Armand.
« C’est comme cela que ça c’est passé » répondit Francesco
« Vous n’avez pas pris d’autres photos ou fait des photocopies ? » dit Robert.
« Non pas d’autres » dit Antonio
« Et c’est donc il y a trois jours vous vous êtes fait cambriolé ? » ajouta Armand.
« Oui, on m’a volé mon ordinateur, mes C.D. et le document » dit Antonio
Ils signèrent un procès verbal en trois exemplaires, déclarant avoir visionné et eu en leur possession des documents secrets défenses.
« Les photos du document montrent qu’il était sous classifié » dit Robert.
« Mais qui a bien pu me cambrioler ? » dit Antonio.
« Cela n’a peut être aucun rapport avec cette affaire. Mais nous vous tiendrons au courant si nous retrouvons votre ordinateur » répondit Armand.
« Nous allons devoir aller en Bretagne pour enquêter. La prochaine fois, trouvez un document qui nous fasse voyager dans les îles pacifiques ! » ajouta Robert.
2 semaines plus tard, île dieu Bretagne.
Le général h vit à la fenêtre de son bureau les deux inspecteurs de la D.S.T. arriver. Il venait d’obtenir sa troisième étoile de général dont il était très fier. Ordre moral, ordre pensant, droiture et rigueur, telle était la morale du général. Respect du code militaire, il n’admettait pas les incartades sauf pour lui. La triche il l’acceptait tant qu’il faisait semblant de ne pas savoir. Le général h était complexe dans sa bêtise. Il avait toujours une pensée émue pour les poètes slaves ou les généraux allemands, Bismarck ou Rommel.
Armand et Robert entrèrent dans son bureau.
« Mon général » dirent-ils.
« Bonjour »
« Vous connaissez les raisons de notre visite ? » dit Armand
« Un document sous classifié secret défense ayant appartenu à mon service, aurait été égaré. Ou plus exactement photographié, ce qui est une atteinte à la sécurité de l’état. »
« Trois jeunes gens de Liémont l’ont découvert prés de Vilvonvert dans un champ, ils l’ont photographié avant de se le faire voler» dit Armand.
« Aucun document n’a disparu de mon service. Je pense plutôt que des agents ennemis se sont introduits dans nos bâtiments et ont pris des clichés. D’ailleurs une enquête va être diligentée dans nos services. »
« On ne peut nier les faits, ces documents ont été retrouvés » répondit Robert.
« J’ai fait mon enquête de moralité de mon coté. Ce sont trois jeunes bitniks toxicomanes qui font des virées à la campagne, pour consommer des champignons hallucinogènes. Leur parole n’est pas fiable. »
« D’où tenez-vous ces informations ? » dit Armand.
«Enquête de gendarmerie »
« Le colonel Kerouack devait être présent pendant notre entretien » dit Robert.
« Il ne répondra pas à vos questions, il est en ce moment en mission secrète. Je n’ai pas le droit de vous en parler. »
« Ce document a tout de même était égaré et volé » dit Armand.
« Ce dossier d’ailleurs ne vous concerne plus, une enquête des services militaires va reprendre cette affaire. Je ne répondrai plus à vos questions »
« Pour le moment nous ne sommes pas dessaisis » dit Robert.
« Je fait appel à mon devoir de réserve »
le Général prit congé des inspecteurs. L’entretien se termina ainsi brutalement.
3 mois plus tard, début juin.
Il faisait un beau soleil, Antonio, Guilou et Francesco étaient allongés sur la plage. Il y avait quelques touristes et beaucoup de gens de la région. Ils contemplaient les poitrines et les petits culs. Guilou faisait tourner un joint, enfin il s’endormait plutôt dessus.
« Matez la bombe dans l’eau » dit Guilou.
Antonio observa une adolescente, lèvre et corps charnus, éclabousser d’eau un grand et maigre jeune homme.
« C’est la nana du buraliste, ce petit pédé sort avec » rajouta-t-il.
Francesco n’était pas dans la conversation, il avait oublié pourquoi il était venu. Il se laissa aller, les yeux mi-clos grillant au soleil, à la rêverie. Il se revit un été 74, il avait 6 ans. Il était assis à l’arrière d’une Rodéo, une camionnette sans toit, en compagnie de sa cousine de 16 ans. Le copain à sa sœur, assis à coté d’elle, Guillaume, conduisait à vive allure sur les routes de campagne. L’air était suffocant, le bleu du ciel translucide. La campagne serinait du tintement des cigales. La végétation flamboyait sous le soleil et rayonnait de teintes jaunes. Le sol pierreux et calcaire réfléchissait une lumière éblouissante. Le vent créé par le déplacement du véhicule frappa le visage de Francesco, il plissa les yeux. Le chien de sa sœur, un cocker blond, profitait lui aussi de l’air la langue pendante. La voiture quitta la départementale et prit un chemin de terre. Ils arrivèrent devant une vielle ferme du 19éme. C’était une bâtisse de pierre de forme rectangulaire, ouverte de 6 fenêtres et une porte, plus un trou dans le toit. La cour était envahie par la végétation, des herbes folles, des buissons presque ardents. Il descendirent, Francesco toucha la surface rugueuse du mur. Ils avaient l’intention de repeindre l’intérieur. Francesco était content d’avoir accepté l’invitation, il avait autant envie de barbouiller les murs que de s’en mettre plein les doigts. Il s’empara d’un pinceau et commença à peindre en vert une porte que Guillaume lui avait désigné. Il répartit la couleur de manière non homogène, les traits de pinceaux s’étalèrent et s’espacèrent. Il dépensa beaucoup de son énergie. L’odeur de peinture lui collait à la peau et aux vêtements quant il eut terminé. Pour le laver Guillaume l’aspergea tout nu d’un jet d’eau, alors qu’il était très pudique. Il grogna un moment et se rabattit boudeur sur le gouter. Il engloutit biscuits et chocolats.
« Tu fumes ? » dit Guilou qui tendait un joint à Francesco.
Il prit le pétard.
« Stella a pris l’avion pour les Etats-Unis ce matin » dit Antonio.
« Elle y reste combien de temps ? » dit Guilou.
« 2 mois »
« J’irai bien un faire tour au Cap d’Aigle » dit Francesco
« Chez les nudistes ? » interrogea Antonio.
« C’est un excellent endroit de drague » répondit Guilou.
« Oui mais il vaut mieux y aller tout seul » ajouta Francesco.
« En attendant profitons du soleil » dit Antonio.
Antonio et Guilou étaient dans le patio de la boite le Nostradamo. La sono passait des vieux tubes des années 80. Les gens étaient détendus, joyeux et un peu éméchés. La piste de danse était sous les néons du ciel. 2 ou 3 personnes profitaient d’une piscine.
« J’aurais du amener un maillot » dit Guilou
Antonio était dans une langueur irréelle. Il avait bu quelques coups de trop, il se sentait comme déphasé. Son cerveau était haché par l’alcool et les joints qu’il avait fumés, il était affalé fourbu sur une chaise pliante. Antonio mata de loin une nana appuyée contre un poteau les bras croisés. Elle avait l’air plutôt songeuse. Elle était mince et fine, dégageait une certaine assurance, elle semblait consciente du regard des hommes sur elle. Antonio l’avait déjà vue mais ne savait pas où. Il interrogea Guilou.
« Jamais rencontré, mais ça ne demande qu’à se faire » répondit-il.
Antonio décida de s’approcher d’elle.
« On ne s’est pas déjà vu quelque part ?» dit Antonio.
Elle lui jeta un regard méfiant, puis réfléchit.
« Ta tête me dit quelque chose »
« J’en était sur !»
« Oh, ne t’emballe pas trop vite »
« Que fais-tu ici ? »
« A ton avis ? »
Antonio ne sut pas quoi répondre.
« Tu fais la fête ! »
« 2 tocards m’ont déjà abordé » dit-elle.
« Je ne suis pas le troisième »
Il réfléchit.
« Je sais à quoi tu penses » dit-il.
« Sans même me connaître ? ».
« On peut connaître les gens sans même les avoir rencontrés, rien que par leurs attitudes, mouvements du visage et postures. Les gens ont des traits de couleur dont la palette est infinie. L’être humain est un gouffre sans fin. »
« Ah, je suis tombée sur un intello » dit-elle amusée.
« Tu penses trop à ta liberté pour avoir envie de rester avec quelqu’un »
« Bien essayé, et je ne m’interdis pas quelques bons coups, mais tu ne rentres pas dans mes plans. Bye ! »
Antonio resta tout seul avec sa bière. Il rejoignit Guilou et le Sicilien
« Un gadin ? » dit Guilou.
« Sans importance » répondit Antonio.
« Tiens, voilà mon cousin qui se pointe » dit Guilou.
Certaines personnes aiment jouer à ce qu’ils sont, ou à l’image qu’ils veulent se donner. Cela est très fréquent dans le milieu de la nuit. Le cousin de Guilou, Horace, appartenait à cette catégorie là. Il peut y avoir une confusion dans l’esprit de quelques-uns, entre paraître et être. Horace ne levait aucune ambiguïté, dans la vie on porte un masque, autant qu’il soit joyeux. Il rigolait et buvait beaucoup et était toujours sur le ton fraternel. Il consommait les partenaires sexuelles dans une boulimie sans fin, vivant la nuit pour ne pas voire le jour se lever. Il avait de fortes tendances exhibitionnistes, il se jetait de la tribune au milieu de ses copains pantalon et slip baissés. Macho, il s’occupait de ses potes ignorant sa dernière copine. Elle s’en foutait. Elle se préoccupait plus de la manière dont elle allait se faire baiser. Elle avait un regard de nimpho et des actions de chez Michellin.
Guilou se donna un regard pénétrant et afficha une mine concupiscente.
« Putain, il va baiser cette salope »
« Je ne vois ce qu’il pourrait faire d’autre avec » répondit Antonio.
« Tu rigoles j’ai discuté avec elle. Elle en a dans le crâne, elle s’occupe d’enfants qui ont des retards mentaux. »
Antonio écoula sa soirée par des verres de bière. La rivière des songes le laissa rêveur sur les derniers moments qu’il avait passés avec Stella. Est-ce qu’au moins elle pense à moi ? Il se demanda s’il était passionné ou amoureux,
la confusion régna dans son esprit. Pourvu qu’elle ne rencontre pas un américain pensa-t-il. Il devint jaloux, ils se connaissaient depuis pas longtemps mais il tenait à elle. C’est vrai qu’il était prêt à se faire une nana d’un soir. Que l’être humain peut être à la fois bête et compliqué pensa-t-il.
Francesco prit une serviette de plage, des lunettes noires et de l’écran total. Il fallait bien cela entre lui et le soleil.
Il sortit de son appartement, fit un beau sourire à sa voisine du 5ème qui le lui rendit. Faudrait peut-être que je lui dise autre chose que bonjour ? Pensa-t-il. Il enfourcha son vélo et commença à pédaler. Il slaloma entre les voitures et emprunta un couloir de bus. Il rejoignit la piste cyclable qui menait directement à la mer. Au bout de 5 km il arriva à Beaurivage, petite station balnéaire très touristique, mais peu fréquentée à cette époque de l’année. Francesco cherchait une plage déserte, il tourna à gauche et prit la route vers le Cap Aigle. Au bout de 2 km il s’engagea dans un sentier qui longeait la plage. Il roula sur des galets et observa le paysage : c’était assez exotique, des mecs sortis tout droit des Village People la queue pendante, arpentaient la plage les yeux dans les vagues. Quelques vieux couples la chair flasque et pendante séchaient au soleil. Il n’y avait pas d’enfants, il vit des nanas seules à poil. Ce n’est pas ce qu’il cherchait, paradoxalement il préférait le textile. Il continua à pédaler, les plages étaient de plus en plus désertes enfin il la vit. Elle était allongée seule sur la plage en maillot deux pièces, les yeux mi-clos elle dégustait le soleil. Elle semblait gouter la tranquillité des lieux. Il lui trouvait un charme indéfinissable, ironique, un peu salope, quelque chose de bandant. Elle avait un jeune chien, un dalmatien qui batifolait sur la plage. C’est la vue de l’animal qui le décida. Il se déshabilla et s’allongea nu sur sa serviette à 5 mètres de la belle. Elle le regarda mais ne dit rien. Le chien facétieux et exubérant vint le renifler. Il caressa l’animal qui se mit à le lécher, Francesco essaya d’échapper à sa langue râpeuse.
« Quel âge a-t-il ? » demanda Francesco.
« 3 ans »
Il s’amusa un peu avec le chien.
« Il a l’air en pleine forme »
« Il est un peu jeune »
Il lui envoya un bâton et revint en créant un nuage de sable, dont une partie atterrit sur la belle.
Elle ne dit rien, si elle était agacée elle ne le montrait pas.
« Dans quelques semaines ces plages seront envahies par les bateaux et les touristes, c’est le moment d’en profiter »
« C’est vrai qu’on n’est pas souvent dérangé »
Il décida d’aller se baigner. Il courut jusqu'à la mer et se jeta dans l’eau. Francesco trouvait un plaisir animal à nager nu, sentir sur son corps le contact de l’eau l’électrisait. Toujours sous le charme de la belle, il en ressentit une vive émotion, il eut une érection. Comment vais-je faire pour sortir de l’eau ? pensa-t-il. Au lieu d’attendre que cela se passe ou de se soulager, il décida subitement de piquer un sprint. La nana leva la tête pour l’observer, Francesco déboula comme un bolide hors de l’eau. A peine essoufflé il s’étala de dos sur sa serviette. Elle semblait ne s’être aperçue de rien, il resta allongé sur le ventre. Le cabot par contre s’était rendu compte de son état. Il sautait de droite à gauche pointant son museau sous le ventre de Francesco, comme s’il voulait le montrer à sa maîtresse. Il mit précipitamment son short. Elle continuait à l’observer mais ne disait rien. Lui semblait un peu gêné. Il vit à l’horizon se pointer des nuages, quelques gouttes commencèrent à tomber. Elle prit ses affaires, enfourcha son vélo et partit. Francesco en fit de même quelques instants plus tard.
Francesco retourna le lendemain. Elle était toujours là avec son chien. Cette fois-ci il garda son maillot. Elle ne s’étonna pas de le revoir. Francesco tenta une amorce de discussion.
« Je ne sais pas ce qui fait le plus pâlir, le soleil caché par les nuages ou la lueur de ton visage »
Elle sourit.
« Tu es de Liémont ? » dit-elle.
« Depuis ma naissance et qui sait la mort».
Les jours se disloquent et se réfugient dans notre mémoire. On se croise dans des dédales, on fait des détours vers ceux qu’on aime. On croit connaître, se connaître mais on est toujours étonné. C’est parce que, tout est unique et diffèrent, c’est parce que, c’est toujours la même chose qui nous fait vivre l’amour. Cette espoir du lendemain qui n’existe pas mais qui est toujours là, pensa Francesco. La solitude éclaire le visage du sage de sa bienveillance, ou creuse les rides du poète. Même le pire des mécréants peut se voir dans un miroir. Il comprend alors qu’il ne peut rien sans l’autre, mais qu’il peut tout lui apporter comme tout lui enlever. Mais l’être humain va trop vite aujourd’hui dans ses jugements, il ne prend même pas la peine de s’arrêter pour observer. Dopé par la vitesse, il a oublié de réfléchir, il agit. L’important est de gagner dans la vaste confrontation des hommes. Pour avoir quoi ? La sensation d’exister. Ou pour apporter sa part de valeur ajoutée à la grande économie, qui nous vend des rêves de bazar. On est toujours en manque d’objets, on nous crée de nouveaux désirs et donc de nouvelles insatisfactions. Alors que cela devrait être l’autre. Mais cela certains l’ont oublié, parce qu’ils ont tout renié, parce qu’ils considèrent la nature humaine mauvaise. Le panorama de nos lucarnes nous montre un monde de mort mais pas la mort. L’être humain a créé un monde à son image injuste, et il prétend que si dieu existe, il devrait faire quelques chose. Francesco lui ne croyait pas en dieu mais essayait de croire en la vie.
Elle n’avait pas envie de bavarder et cela ne semblait pas dans sa nature. Francesco courut se baigner nu. Elle alla aussi goûter l’eau . Il se tint volontairement à l’écart, elle ne semblait pas d’humeur. Selon la manière dont on l’observait elle pouvait paraître belle ou quelconque, mais elle était toujours attirante. Francesco croyait que les gens avaient du charme selon leur degré de pureté. Elle paraissait totalement impure. Elle commença à s’habituer à sa présence, ils discutèrent un peu. Il se dit qu’il reviendrait demain.
Antonio était face à une panne de son système, cette saloperie de Windows 98 venait de le lâcher. Putain ! Heureusement il avait fait récemment une sauvegarde de la base de registre. Il fit un scan/restore, le téléphone sonna, c’était Guilou à l’appareil.
« T’as acheté le journal d’aujourd’hui ? »
« Ouais »
« T’as rien vu ? »
« Je ne l’ai pas encore lu »
« Prends à la première page »
Antonio lu un entrefilet : le lieutenant colonel Kerouack a été retrouvé mort noyé dans le lit de la rivière le Merluchon.
« Qu’est ce que cette article raconte ? »
« La police pense à un suicide, il ne parle pas de notre histoire, ils disent qu’il était dépressif »
« Ca craint ! »
« Ouais il va falloir s’armer »
« Qu’est ce que tu racontes ? »
« Pour moi ce n’est pas un suicide. Je connais quelqu’un en banlieue qui peut nous avoir des armes. »
« Tu délires ! »
« J’en ai parlé au Sicilien, il est d’accord avec moi. »
« Tu vas y aller tout seul ? »
« J’espérai qu’un de vous deux m’accompagnerait ! »
« Bon ça va j’ai compris, il vous faut quelqu’un qui vous empêche de sombrer dans la paranoïa »
« C’est une situation urgente, si tu comptes sur les flics pour te protéger… »
« Oh mais je ne comptait sur personne »
« En tout cas bien sur nous »
Antonio ne répondit rien
« Bon on y va quand ? » dit-il
« Dans la semaine, il faut que je passe un coup de file avant »
Ils raccrochèrent. Antonio resta pensif.
Antonio rentra dans l’hôpital Sainte Croix. Son frère venait d’avoir un accident de vélo, et avait une jambe dans le plâtre. Antonio n’aimait pas les hôpitaux, ni les médecins, ils ont toujours tendance à vous infantiliser, et puis la majorité pensent aux frics ou à eux même. Le métier rapportait moins qu’avant , il y avait une crise des vocations. Il y avait toujours évidemment quelques gardiens de la sollicitude, mettant en avant le caractère psychosomatique de nombre de maladies de nos contemporains. Mais ils n’étaient pas là pour soigner le mal être de la société, seulement recueillir les épaves de nos sociétés aux urgences. Même si certains s’intéressaient à leur patients, Antonio se méfiait du métier de la bienveillance et de ceux qui lui voulaient du bien. Il rentra dans la chambre de Francesco.
« Je vois que tu es bien installé » dit Antonio.
« Ouais à part regarder la T.V. Dire que j’avais une bonne occasion »
« Tu la reverras l’année prochaine. Tu en as pour combien de temps ? »
« Je sors dans une semaine, plus la rééducation. »
« Tu as vu sur les dernières nouvelles ?»
« J’allais t’en parler. »
« Ils ont retrouvé une lettre expliquant son suicide »
« Il était marié et avait une relation homosexuelle. Quelqu‘un le faisait chanter, il n’a pas supporté que l’on révèle cette liaison, il se serait suicidé. C’est peut-être vrai ? »
«D’après son entourage il était dépressif ces derniers temps. Tu crois qu’il peut y avoir un rapport avec les documents que j’ai pris en photo ? »
« Je ne sais pas. Guilou pense à un complot, moi je trouve cette histoire étrange… »
Antonio resta un moment à discuter avec son frère, mais ne lui parla pas de ses projets d’achat d’arme. Il roula un joint et fumèrent ensemble, ils firent vite avant que l’infirmière n’arrive. Antonio s’éclipsa de la chambre.
Antonio monta à l’arrière de la Fiat 500 du Sicilien, Guilou était en train de rouler un bedo devant.
« Ca craint vraiment le quartier du rocher, avec toute la racaille qui traîne dehors » dit le Sicilien.
« Comme dans toute les cités, les pavillons remplis de beaufs ce n’est pas mieux » répondit Guilou.
« Les étrangers dans ce genre d’endroit ne sont pas toujours les bienvenus » ajouta Antonio.
« Pour une partie de la population. Mais moi j’ai une explication : ma mère y habite » dit Guilou.
« Moins on y traînera mieux cela sera » conclut le Sicilien.
La Fiat 500 arriva dans la banlieue grisâtre : de longues barres d’immeubles quadrillés de larges avenues, des caves sombres, des balcons garnis de coupoles, quelques graffitis urbains. Ils descendirent de la voiture et firent quelques mètres. Ils croisèrent deux individus basanés dont l’un leur jeta un regard méchant, ils ne s’attardèrent pas. La haine existe à tous les étages pensa Antonio. Celle dont on parle le moins est la haine de classe. Pourtant elle existe dans une partie de la population et chez toutes les classes sociales. Mais celle-là est démocratique et démocratisée. Antonio essayait toujours d’évaluer le quanta d’imbécillité des individus. Par exemple certains profs ont un sentiment de supériorité du fait de l’être, quant ils ne se haïssent pas entre eux. Antonio se rappela de l’appel pathétique de son prof de physique qui enjoignait les élèves à se ressaisir dans sa matière, pour ne pas finir en classe de lettre ou de (pseudo) science économique (science des statistiques arrangées et interprétatives, ou des équations pour des cas théoriques non reproductibles dans le réel.). Le comble de l’infamie était le lycée d’à coté (moins bourgeois) et leur classe de compta.
« Il s’appelle Mourad, laissez-moi discuter. » dit Guilou.
Il se trouvait devant l’entrée d’un bâtiment assis à un escalier.
Mourad vivait de petits trafiques et de ventes de cannabis. Il était petit, sec et nerveux et avait le regard noir. Paranoiaque ou prudent comme tous les dealers, il était toujours méfiant envers les gens qu’il ne connaissait pas . Il s’exprimait par phrases courtes et vives ressemblant à des injonctions. Il n’aimait pas les discussions qui se prolongeaient et aimait les décisions rapides. Il pouvait devenir violent si la personne ne prenait pas l’effort de le comprendre. Il avait un couteau sur lui, avait déjà planté quelqu’un et fait de la prison pour cela.
Guilou se présenta. Le Sicilien et Antonio restèrent un peu à l’arrière.
« Salut » dit Guilou
« Vous êtes bien nombreux » dit Mourad.
« Ils m’accompagnent juste »
« Tu as décidé ce que tu voulais ? »
« Je suis intéressé par le Desert Eagles »
« Je les ai vendus, par contre je viens de recevoir des armes de guerre des Ak47. Mais il faut que vous vous décidiez rapidement, 3000 f pièces. ».
Guilou jeta un regard en direction d’Antonio et du Sicilien.
« Il faut que j’en discute avec mes amis. »
« OK mais fais vite j’ai pas que ça à foutre. »
Ils chuchotèrent.
« Tu vas pas prendre ça ?» dit Antonio.
« 3000f c’est pas cher et avec ça on arrose »
« Comment tu vas le transporter ? C’est quand même un peu encombrant.»
« On peut toujours rêver. Tu es toujours d’accord pour prendre un pistolet ? » dit Guilou s’adressant au Sicilien.
« Oui »
Guilou s’adressa à Massoud.
« Il te reste des colts Baretta à 500f ?»
« Oui »
« On en prend deux plus une boite de cartouches »
« Restez la, je vais chercher la marchandise. Si quelqu’un vous pose des questions, vous dites que vous me connaissez »
Il revint avec les colts et ils terminèrent la transaction.
« Maintenant ces enculés peuvent toujours venir ! » s’écria Guilou un fois dans la voiture.
Le sicilien hocha la tête, Antonio ne dit rien.
Le ministre de l’intérieur Henry Jacques était assis à son bureau place Beauvau. A 35 ans il était un des plus jeunes ministres de la cinquième république. Il était président du parti centre gauche en pleine reconstruction après des élections difficiles. Il se dégageait de lui naturellement de l’autorité. L’ambition tracerait son destin qui un jour le mènerait à la plus haute responsabilité de l’état, il n’en doutait pas. Il avait compris que l’électeur était comme une femme, il fallait céder à ses caprices pour avoir la paix, trouver les mots pour le réconforter dans la détresse. Doté d’une morale de circonstance, il n’avait pas de scrupules et agissait selon ses intérêts et ceux de ses amis. Il cachait ses pensées profondes mais révélait de temps à temps ses perfidies. Il avait une énorme volonté et un orgueil démesuré. C’était un homme politique de raison parlant le langage du cœur. Pervers, il provoquait volontairement de la souffrance morale chez l’autre et il en jouissait. Il aimait humilier son adversaire mais adorait aussi les remises de médailles et toutes formes de gratifications. Il aimait entretenir les relations et les connaissances. Il avait ainsi créé autour de lui un grand cercle d’amis, parlant avec conviction mais n’en ayant aucune, à part celle qui le porterait au pouvoir. Si, il croyait en la figure du père, celle qui donne l’autorité à la nation. Mais il n’avait pas une intelligence dogmatique, c’était contraire à sa vision pragmatique de la vie. Il ne donnait pas facilement sa confiance mais quand il le faisait, il fallait prouver sa valeur. Il jugeait les hommes en fonction de la place qu’ils pouvaient tenir à coté de lui. Il observait les réactions des gens face a ses propos et était attentif à leurs discours. Quant cela se passait mal il pouvait se créer des silences gênés ou un discours attentatoire de sa part. Sinon il devenait souriant et prévenant. Il avait la dent dure pour ses adversaires et défendait toujours ses amis. Il haïssait l’argent mais aimait les aventuriers. Il avait aussi du goût pour la poésie et les belles lettre. Il avait toujours rêvé de son destin, la grandeur de la France un jour atteindra l’homme pensa-t-il. Les personnes qu’il n’avait pas envie de voire patientaient longtemps dans l’antichambre. Ce ne fut pas le cas d’Armand et Robert, il avait un certain goût pour les services secrets. Le secrétaire les fit entrer.
« Monsieur le ministre » dirent-ils.
« Asseyez-vous » dit Henry Jacques.
Après quelques secondes de silence.
« Parlez » dit Henry Jacques.
« Vous connaissez l’affaire ? » dit Robert.
« Mon conseiller aux affaires secrètes m’a informé, vous voulez reprendre l’enquête sur la mort du colonel Kerouack ?»
« Nous enquêtions sur la disparition d’un dossier secret défense de la base d’île Dieu, quand on nous a dessaisi du dossier » dit Armand
« Cela concerne le ministère de la défense, je n’ai pas juridiction pour cette affaire. Mais je m’entretiendrai avec lui. Avez-vous fait le lien entre la disparition du colonel Kerouack et ce dossier ? »
« C’est ce qu’on aimerait savoir, le colonel Kerouack ne travaillait dans aucun service de renseignement, bien qu’il ait fait quelques actions d’infiltration dans le milieu de la drogue. Il avait accès en qualité d’ingénieur à des dossiers secret défense. Il avait des contacts avec des scientifiques étrangers et avait une bonne réputation auprés de ses collègues. Il était marié et avait des relations homosexuelles, certains le savaient. Mais la personne qui l’aurait fait chanter reconnaît être au courant, mais nie avoir voulu salir sa carrière et en avoir voulu obtenir quelconque profit. » dit Robert.
« Pourtant il a laissé une lettre tapée sur ordinateur, expliquant que c’est la peur du scandale qui le poussait au suicide »
« Tout ce que nous savons, c’est qu’elle provient de l’imprimante de sa secrétaire » dit Armand.
« Pensez-vous qu’il aurait essayé de vendre ces plans ? »
« Il avait souvent des problèmes d’argent et menait un grand train de vie. Nous avons pu localiser parmi les scientifiques étrangers qu’il fréquentait un agent du mossad. » dit Robert.
« Une procédure d’interdiction de territoire a été envisagé » ajouta Armand.
« Malheureusement nous avons perdu sa trace, toutefois notre enquête a pu démontrer que Kerouack l’avait rencontré seul trois fois. Mais nous n’avons pu établir aucun lien et terminé notre investigation. On n’a pas pu aussi déterminer dans quelles circonstances il a perdu sa valise et le dossier. Seulement qu’il était en vacances chez sa sœur à Valdrague, un village près de Liémont. » dit Robert
« Vous l’avez interrogé ? »
« Sa hiérarchie nous en a empêché. Visiblement il voulait étouffer l’affaire par crainte du scandale ou d’une implication » dit Armand.
« Enfin nous aimerions savoir comment il est mort. Nous ne croyons pas à la thèse du suicide malgré ses tendances dépressives. » Ajouta Robert.
« Il y a trop de zones d’ombre cette affaire. » dit Robert
« Lesquelles ? »
« l’autopsie de son corps a montré des traces de violence. Les enquêteurs en on déduit qu’il se l’était infligé lui même » dit Armand.
« Un témoin qui n’a pas été retenu dit l’avoir aperçu avec deux hommes le soir de sa disparition. » ajouta Robert
« Avez-vous retrouvé le document original ? »
« Non, on ne sait pas qui a dérobé le dossier de chez le nommé Zaccatto. Mais ils sont passés par le balcon d’un appartement vide attenant. Nous n’avons retrouvé aucun indice. L’enquête de voisinage n’a rien donné non plus »
dit Robert
« Quelle est la valeur de ce dossier ? »
« A l’heure actuelle la technologie employée dans ces sous-marins est dépassée, mais il reste encore un bâtiment de cette catégorie en service. Cela aurait pu intéresser les israéliens. » dit Armand
« Bon, je donnerai mes instructions à vos supérieurs et ce que j’aurai décidé. »
Henry Jacques les interrogea sur l’implication du métier dans le quotidien et sur leur vie de famille. Après quelques recommandations de bon sens, il prit congé d’eux.
Antonio franchit la nationale en courant, les automobilistes profitaient des lignes droites pour accomplir des excès de vitesse. Il prit un sentier qui l’amena au bâtiment du CNEA. Babhack y terminait des études d’ingénieur et de thésard. Il occupait un petit local, isolé des autres, compte tenu de sa nationalité. En effet, il ne pouvait aborder les sujets concernant la défense nationale, et donc profiter du laboratoire commun. Il travaillait sur une thèse d’intelligence artificielle, seul mais soutenu par ses tuteurs. Antonio avait conclu que l’intelligence ne relevait pas des priorités pour les militaires, bien qu’une guerre ce ne soit pas quelque chose d’artificiel. Seulement quelque chose d’un peu mieux qu’un jeux vidéo d’après CNN et le général Scharkoff. D’un autre coté, le concret ça vaudra toujours mieux que le virtuel, sans risque, plus d’adrénaline, plus de plaisir. Antonio trouva Babhack devant son ordinateur en train de surfer.
« Alors le dangereux terroriste, il bosse ?» dit Antonio
Babhack se sentait toujours coupable et capable de ne rien faire.
« Pas assez . »
« C’est quand que tu nous crées le premier algorithme pensant ? »
« Ce n’est pas pour demain »
Babhack avait parfois l’impression de faire des recherches sur des choses qui n’aboutiraient jamais.
« L’émission sur les Underwood était géniale »
« C’est ce que tout le monde a dit, j’ai fini l’émission complètement vidé. »
« Tu a su maîtriser la situation »
« Dis plutôt que si le patron a entendu l’émission, je suis viré »
« A mon avis, y a pas de risque »
« En tout cas, tous les copains à Volato étaient au téléphone»
« Tu t’attendais à quoi ? »
Babhack ne répondit rien.
« Je viens de recevoir les résultats d’un test de folie. »
« Et alors ? »
« Figures-toi que j’en ai aucune ! ? A vrai dire ils n’ont jamais vu quelqu’un qui est zéro au test »
Antonio se mit a ricaner.
« Tu est tellement rationnel, que c’est normal, à mon avis ta folie, elle est là. Tu es incapable de te laisser aller à des émotions, si c’est pas cela ne pas être fou ?! Et puis ces tests, c’est du bidon. C’est quand on est en présence de la folie de l’humanité, une guerre par exemple, que l’on peut juger du degré de folie de l’individu, ou d’un groupe. »
« Je suis d’accord avec toi ».
« Je suppose qu’ils font plein de statistiques avec tous leurs résultats, et vont publier leur travaux»
« Sûrement »
« J’aimerai bien les connaître »
« Sûrement pas ! »
Antonio était pour Babhack un électron libre, quelque chose de difficile à mettre en équation, mais dont le résultat était invariable, manque de discrétion, paroles dérangeantes ou inappropriées. Car Babhack tenait avant tout à sa réputation, rester dans la conformité sociale du milieu, respecter les règles et les conduites admise, tant mieux si elles étaient rationnelles à défaut d’être logiques. Il aspirait à l’élévation sociale, et avait un rêve confus et enfantin de bourgeoisie.
« Tu la vois toujours ta bourgeoise ? »
Babhack avait une conception romantique de l’amour. Il rêvait avec pureté ou naïveté d’un amour platonique. Il concevait bien de se taper un boudin, mais son esprit s’était égaré dans un roman de Flaubert.
« Depuis qu’elle est avec l’autre non, je n’ai plus envie de les voire. Et en plus de cela, elle est devenue moche. »
« C’est parce que tu l’imaginais pas se faire baiser. Ou alors, c’est peut être le signe d’un amour passionnel et destructeur. Car l’amour cela peut rendre moche, ou le contraire, faire irradier de beauté»
« C’est peut-être cela. Au faite j’ai deux places gratuites pour aller à un spectacle d’art contemporain , si ça t’intéresse ?»
« Pourquoi pas »
Didier un copain à Babhack débarqua lui aussi à l’improviste.
« Je vois que tu es en plein boulot » dit il
Babhack ne répondit pas, il sentit monter en lui la culpabilité.
Didier était de tempérament flegmatique, toujours d’humeur discrète et souriante. Il avait un regard ironique, grand, il se tenait toujours droit, comme pour prendre plus de hauteur. Peut-être, était-ce la manière dont il se considérait ? Toujours est il qu’il ne laissait pas transparaître ses pensées, parlait peu et semblait peu influençable.
« Ca vous dit d’aller faire un tour à la mer ? » dit Didier
« Bonne idée » répondit Antonio
« Moi pas » dit Babhack
« Y a du soleil dehors, tu ne veux pas en profiter ?» contredit Antonio.
« Le soleil, il y sera demain »
« Si tu étais à Paris tu ne dirais pas cela »
« Justement , je n’y suis pas »
Après 10 minutes d’acharnement, et de travail de sape de la part d’Antonio et de Didier…
« Bon d’accord »
ils montèrent dans la voiture de Didier et partirent pour la mer.
Didier, Babhack et Antonio sirotaient un demi assis à la terrasse du Piedlong à Beugletongue plage. L’air était lumineux et la bière fraîche. Antonio mata la raie du cul d’une nana en string.
« Alors tu regrettes d’être venu ? » dit-il.
« Non la bière est bonne et il fait un petit air frais »
« Il faut se détendre un peu de temps en temps et oublier le boulot » dit Didier.
Babhack contemplait la variété des poitrines féminines qui déambulaient sur la plage, des petites, des grosses, des galbées, des rôties. Il aimait bien les poitrines qui tenaient bien dans les mains, mais d’un autre coté le 95b s’adaptait bien à la cravate de notaire. Enfin il détestait les grosses auréoles. Sa libido était en éveil.
« Ca vous dirait de sortir ce soir ? » dit-il.
« Traîner dans des boites avec de la musique de chiotte avec des gens défoncés à l’alcool, à l’exta, à la coke, ou les trois à la fois ? Ouais pourquoi pas ? Si au moins on était sûr de pas s’emmerder » dit Antonio.
« Tu exagères. Et puis on dit qu’on n’aime pas, pas que c’est de la chiotte. De plus au Japon, ils passent de la musique dans les chiottes. J’ai passé un extrait d’une compile Indy spécial Cabinet venant du Japon à mon émission. Il y avait quelques bons morceaux. » répondit Babhack.
« On pourrait aller au Neorock ? » proposa Didier.
« Tu oublies que les videurs n’aiment pas les arabes » dit Antonio.
Il regarda Babhack, il se demanda ce qu’il était vraiment.
« Enfin il est perse, et puis depuis que l’un deux l’a empêché de coller des affiches sur les panneaux en face du Néorock, il n’y va plus » ajouta-t-il.
« Il n’avaient pas le droit de le faire » répondit Babhack.
« Un videur ça rêve qu’une bagarre se déclenche, ce qu’il considère comme inévitable. Le reste c’est la monotonie de l’attente. Il faut pas lui donner un prétexte.»
« Ces panneaux n’appartiennent pas au Neorock . Il n’était pas dans son droit.»
« Des affiches pour des soirées concurrentes, juste à coté de la boutique où il travaille, il n’a pas apprécié. Il lui importe peu d’être dans son droit. »
« On vit dans une société de merde.» conclut Babhack.
Didier prit un air blasé, Antonio leva sa chope. Babhack enchaîna.
« Dans ce pays on n’est pas respectueux des lois, en Allemagne les gens sont disciplinés » .
« On a vu ce qu’ont fait les boches en 40 » dit Antonio.
« Il y a autant de beaufs en France. Et puis si on n’avait pas acculé les gens au désespoir, ils n’auraient pas voté pour ce malade d’Hitler »
« De nos jours de moins en moins de personnes croient en la politique. Tu pourrais remplacer un ministre par un fonctionnaire, ce serait pareil ».
« C’est l’étude des contraintes du réel qui les poussent à appliquer la même politique. De notre environnement économique on en déduit des facteurs rationnels, c’est une bonne chose. Le malheur c’est qu’ils s’en éloignent le jour d’une élection, mais ils y reviennent bien vite après. Moi je pense que ce devrait être les gens les plus intelligents qui dirigent un pays. On ne peut pas faire confiance au peuple pour élire de bons dirigeants. Et dans un pays du tiers-monde comme mon pays c’est impossible, les gens sont analphabètes. Ils voteraient pour n’importe quel démagogue qui s’enrichirait d’abord avant de s’occuper de son pays »
« Et comment tu la créerais ton élite ? »
« Cela reste à définir. Ensuite je trouve que le concept de nation est absurde, on est tous sur la même terre. La mondialisation ce n’est pas une mauvaise chose ».
« Et donc un jour un gouvernement mondial »
« Pourquoi pas ? »
« Ouais et on sélectionnera nos élites grâce à leur code génétique »
« Je suis convaincu qu’un jour tout sera explicable »
« Et quand on y est, on clonera les gens les plus intelligents. Si on commençait par toi ?. »
« Quelle horreur ! Faire un clone de moi ! Je suis contre le clonage, il n’y a pas assez de malheureux sur cette terre ? L’existence ce n’est que de la souffrance. De plus je ne suis pas si intelligent »
« Les gens disent le contraire à ton propos. Et puis d–‘ici-là, le monde sera devenu meilleur »
« De toute façon je suis pour la restriction des naissances. »
« Cela date de Malthus »
« Et il avait bien raison. »
«Tu dis cela mais tu es content de vivre » dit Didier.
« Ou plutôt tu t’es fait une raison » poursuivit Antonio.
« Comme tout le monde. Nous sommes tous un peu égoïstes et hypocrites. Et il faut l’être car on ne peut compter sur personne» dit Babhack.
Quel océan de noirceur ce Babhack pensa Antonio.
Antonio était confortablement installé dans son canapé, un paquet de Chipster ouvert dans les mains. Il zappait avec désinvolture, il tomba sur les infos de 18h. La présentatrice s’exprimait en termes compassés.
« Les Etats-Unis multiplient les mises en garde contre le Tarikistand. Ils les accusent de soutenir des éléments terroristes et de développer des armes de destruction massive. Leur flotte de l’océan indien est en alerte depuis deux jours. Le Secrétaire d’Etat Américain a déclaré qu’ils n’hésiteraient pas à intervenir, si la sécurité des Etats-Unis d’Amérique est en jeu. Il faut préciser qu’ils ont déjà bombardé par le passé des installations militaires, soupçonnées de développer des armes bactériologiques. Erfan Kazemi le leader du Parti Social Populaire et chef du Tarikistand, c’est exprimé sur les ondes de la radio locale. Il a réaffirmé que le peuple du Tarikistan se défendrait par tout les moyens en cas d’incursion des Etats-Unis. Le Quai d’Orsay a fait part de sa vive inquiétude concernant la situation au Département Américain. Nous rappelons à nos auditeurs que le ministre de l’intérieur Henry Jacques, est l’invité de l’émission point de vue après notre flash. Il s’exprimera à ce sujet ainsi que sur sa probable candidature après le retrait du président. Maintenant des nouvelles du football.. »
Antonio écouta distraitement la suite, l’équipe de Liémont n’était pas brillante cette année en championnat. Ils étaient à une place de la relégation en deuxième division. Après une page de pub l’émission commença.
Henry Jacques était interrogé par deux journalistes dont une femme, Gisèle Bracque. Elle portait un tailleur Chanel bleu horizon, la quarantaine épanouie, coquette, elle prenait soin de sa personne et de son apparence. Son deuxième centre d’intérêt après elle-même était son compagnon du moment. A une certaine époque elle avait cru en la fidélité, mais le partage des sentiments et du lit n’avait pas survécu à de nombreuses disputes. Car les hommes on commence par d’abord les trahir dans la tête, et puis un jour on ne l’aime plus comme si on avait fait le tour de la question. Alors on va voir ailleurs, on le trompe par divertissement, et enfin on lui dit tout et c’est fini. Cela faisait deux ans qu’elle vivait avec le même homme, pour le moment tout se passait bien. Elle l’avait déjà trompé deux fois mais il n’était au courant de rien, et cela avait valu la peine. Elle se rappela de l’énorme gland de Henry Jacques lui perforant l’anus, et elle lui suppliant de faire doucement. Ce mélange de plaisir et d’humiliation décuplait la jouissance, c’est la première fois qu’elle le faisait. Elle se demanda comment ce sadique avait réussi. Elle n’avait pas réessayé depuis et avait peur de le demander à son compagnon. Cette entretien avait une drôle de saveur pour elle. Gisèle était épouvantée à l’idée qui lui demande de communiquer les questions. Mais il n’avait rien fait. Il se montrait toujours aimable et charmant envers elle. Elle fondait comme un sucre d’orge. Mais dans son métier elle était professionnelle. En sa présence elle savait dissimuler et contrôler ses émotions.
L’autre journaliste s’appelait François Renard, italien d’origine il avait francisé son nom. 55 ans au fraise et une légère calvitie, qu’il dissimulait grâce à des implantations de cheveux et une mèche lui barrant le front. Il était connu pour être incisif dans ses interviews et avoir un caractère difficile. Sa confiance en lui trahissait une haute opinion de lui même. Il aimait les hommes détenant le pouvoir et l’argent. S’il évitait les compromis, il n’évitait pas les compromissions. Il avait accepté quelques cadeaux et voyages qu’il n’aurait pas du prendre. Mais il n’en avait aucune honte. Il avait eu pendant un certain temps des ennuis avec la justice mais c’était du passé.
Après les salutations d’usage il commença l’interview.
« Cela fait combien de temps que vous êtes au courant de la maladie du président, et de son intention de se retirer de la course aux présidentielles ? »
« Je voudrais d’abord dire le courage du président face à la maladie. Il a accompli sa fonction sans faiblesse. Il a préféré dire aux gens dans quel état il était, pour mettre un terme à toute spéculation. Il aurait eu la capacité physique d’accomplir un nouveau mandat, le cancer vient de se déclarer. Mais il a jugé que cela aurait pu nuire à un nouveau mandat, c’est tout à son honneur. Pour répondre à votre question, J’ai été au courant juste un peu avant vous. »
« Quelles sont vos intentions maintenant ? » dit Gisèle
« Etre candidat »
« Les dépôts des candidatures sont dans deux jours » dit Renard
« J’ai les 500 signatures, j’ai l’intention de rassembler toutes les forces de gauche sur mon nom, dès le premier tour.
Je veux signer un pacte de prospérité avec la nation, plus de croissance, plus d’emploi. Pour cela il faut une vision à long terme, il faut des fonds pour aider la recherche. L’innovation est le moteur de la croissance. Nos entreprises n’ont pas toujours la taille requise pour financer des recherches coûteuses. Il faut que l’état pallie ces défaillances ou nous allons prendre un retard irrattrapable, par rapport à un pays comme les Etats-Unis. Le peuple français est un peuple innovateur, je suis pour la création d’une banque de l’innovation. Elle financera les meilleurs projets. Car l’état sera toujours là pour réguler les marchés et pallier ses insuffisances, malgré ce que disent les libéraux. La plupart sont contre l’entente et la corruption mais ils ne la dénoncent pas. L’opacité règne sur les comptes de l’état et des grandes entreprises, je veux y mettre un terme. »
« Vous voulez dire qu’on ne vous a pas écouté au gouvernent ? » dit Renard
« Tout le contraire, certaines mesures ont déjà été mises en chantier, comme la banque de l’innovation. Je suis très fier du bilan de ce gouvernement. Nous avons su faire reculer la précarité, et su redonner de l’espoir aux français qui ont retrouvé du travail. Mais je sais cela n’est pas suffisant, il y a toujours trop de chômage. Il faut stimuler l’emploi. La diminution des charges sur les bas salaires est toujours à l’ordre du jour. Nous avons l’intention de la moduler en fonction des secteurs économiques. »
« Plus précisément ? » dit Renard
« C’est encore à l’étude mais ce seront des mesures concrètes et efficaces. La diminution des charges s’appliquera en premier lieu dans le domaine de la restauration, sur les salaires en dessous de 8000f net . »
L’interview continua, les journalistes abordèrent en fin d’émission la situation internationale.
« Quelle est votre analyse de la situation au Tarikistand ? » dit Gisèle.
« Je suis très inquiet, la France est un allié des Etats-Unis mais nous ne sommes pas pour la guerre. Si le Tarikistand n’a pas respecté les résolutions de l’Onu concernant la non prolifération des armes de destructions massives,il doit être sanctionné. Mais nous voulons privilégier d’abord la solution diplomatique. Nous sommes contre toute sanction économique qui appauvrirait le peuple du Tarikistand, déjà dans la misère. »
Antonio en eut marre, il arrêta la télé, il avait aussi rendez-vous. Il sortit de son appartement et marcha dans Liémont. Une chaleur lourde s’abattait sur la ville rendant les mouvements pénibles et épuisants. Il n’y avait pas un souffle de vent. Il mata quelques filles la jupe ras la moule et quelques nichons moulaient dans le tissu. Il retrouva Babhack devant une bière à la terrasse du bar le Stambouli.
« Putain ! Fait trop chaud. Guilou doit passer nous rejoindre » dit Antonio.
« Je le trouve marrant, son nez s’est allongé depuis la dernière fois ? » dit Babhack.
« Je ne sais pas »
« Didier ne vient pas il est fatigué. »
Guilou arriva.
« Tu ne te ballades plus avec ton flingue ? » dit Antonio.
« L’alerte est terminée et puis je ne saurais pas comment le transporter. Je ne vais pas me balader avec une veste par cette chaleur »
Ils commencèrent à écluser des bières, l’alcool fit rapidement de l’effet. Ils croisèrent le cousin à Guilou et Massoud. Il décidèrent de partir en boite. Babhack qui n’avait pas beaucoup bu conduisit sur le chemin du retour. Le cousin à Guilou était dans l’autre voiture.
« C’est une femme avec ton cousin dans l’autre voiture ?» dit Antonio.
« Mais non c’est un trans, tu n’avais pas deviné ? » dit Guilou.
« Je l’ai vu de loin et je n’ai pas entendu sa voix »
« C’est glauque » dit Massoud.
« Il faut en avoir envie » dit Babhack
« On passe chez toi j’ai envie de voir le dernier porno de canal que tu as enregistré» dit Guilou à Antonio.
« D’accord »
« Babhack et moi on ira jouer à l’ordinateur » dit Massoud.
« J’ai bien envie de voire le film » dit Babhack.
Babhack et Massoud disputaient l’un contre l’autre, une partie de kick off, un jeu de foot, sur un antique Atari ST.
Antonio regardait. Babhack avait un but de retard, il s’efforçait de construire ses actions. Massoud appliquait de son coté un pressing intensif. Il sécha d’un tacle un joueur de Babhack qui allait au but.
« Putain ! Il ne lui donne même pas un carton jaune » s’écria-t-il.
Guilou rentra dans la chambre.
« Je passe la vidéo » dit-il
« On arrive, le temps de finir la partie » dit Babhack
« le trans a commencé à tailler une pipe à mon cousin, c’est le moment d’en profiter » ajouta Guilou.
« Mais c’est un homme ! Tu lui as touché les couilles ?» dit Massoud ironique.
« Il a été opéré, il a un vagin artificiel »
« Pas pour moi » répondit Massoud.
Guilou regarda Antonio.
« Ça ne me dit rien » dit-il
Babhack sembla hésiter.
« Elle aspire bien, c’est une vrai pompe à vélo , une bonne pipe cela ce ne refuse pas» dit Guilou.
« Elle me fait trop penser à un homme » dit Babhack.
Guilou s’en alla déçu. Son cousin était en train de l’enculer dans le salon, il avait mis un préservatif. Pour une fois il ne prenait pas de risque. Elle prit sa verge dans sa bouche et lui titilla le bout du gland avec la langue. Puis elle engorgea le membre en entier. Elle fit un O avec ses lèvres et commença un va et vient le long de son phallus turgescent. Il ne mit pas longtemps à éjaculer. Franchement ils ne savent pas ce qu’ils loupent pensa-t-il. Véronique c’est comme cela qu’elle s’appelait, ne comprit pas pourquoi ils n’étaient pas venus. Guilou ne sut pas quoi lui répondre.
Henry Jacques rentra dans le Salon Pompadour de l’Elysée. Les murs étaient surchargés de fraises et de dorures, comme dans le reste du bâtiment. Des Teintures du 18ème siècle pendaient au mur. Un buste en marbre blanc de Madame Pompadour reposait sur une commode louis X, en bois de violette marqueté. Le président avait réuni un cabinet restreint pour évoquer l’affaire du Tarikistand. Le ministre de la défense Georges Bonard était déjà là.
Henry s’assit sur un des fauteuils à dossier violon et pieds courbés. L’ensemble du mobilier louis XV en bois doré était recouvert de lampas bleu et or à décor de fruits exotiques. Deux grandes portes vitrées éclairaient le petit boudoir. Un immense lustre en bronze doré et cristaux de Bohème scintillait sous la lumière du soleil. Henry Jacques entama la discussion avec Bonard. Le personnage était petit rond et rigolard. On ne savait jamais s’il était d’humeur bienveillante ou malveillante. Il fumait toujours de gros cigares mais jamais en présence du président, car il savait qu’il n’aimait pas l’odeur. Il faisait souvent des blagues cochonnes et vachardes. Il aimait ratisser la boue et remuer le fumier, c’était un véritable animal politique.
« Il faut que je te parle d’une affaire concernant la défense nationale, au sujet de laquelle j’ai à prendre une décision »
« L’affaire du colonel Kerouack »
« Comment le sais-tu ? »
« On va justement en parler »
« Quel est le rapport avec notre réunion ? »
« Le colonel Kerouack obtenait des renseignements d’un agent Mossad, contre des documents militaires presque déclassifiés »
« Afin pas tout à fait déclassifiés »
« Peu importe, avant de mourir il a pu nous avoir une information sur ce que projettent les Américains. »
« Laquelle ? »
« J’ai promis de ne rien dire avant le président »
« Tu penses qu’il aurait été assassiné par le Mossad ? »
« Il n’y a aucune preuve. L’enquête des renseignements militaires a conclu à un suicide »
« L’enquête de police va dans le même sens. Seuls deux agents de la DST ont des doutes et veulent reprendre l’enquête. Mais je pense que c’est inutile maintenant. Ce serait quand même mieux qu’on puisse dire qu’il est mort au service de la France »
« Personne ne veut couvrir cette affaire, il n’avait aucun ordre de mission. Mais les renseignements obtenus valent le risque »
« Tu devrais lui accorder une médaille à titre posthume pour service rendu à la nation. Cela fera plaisir à sa veuve. »
« Tu as raison je le ferai »
5 minutes s’écoulèrent, le président Charles Fallart fit son entrée. Son conseiller aux affaires spéciales Rodrigue Schmut et le premier ministre Edouard Lang l’accompagnaient. Le ministre des affaires étrangères était en voyage en Inde. Le président était quelqu’un d’assez orgueilleux. Il venait d’un milieu pauvre mais politisé. Il croyait en l’élévation social par le travail et les études. Rigoureux et strict, il parlait peu mais toujours à propos. Certains décelaient une absence de courtoisie dans son discours car il pouvait être brutal et sec. Sa maladie ne l’avait pas affaibli mais il pensait qu’il était temps de passer le flambeau. Il se méfiait de Henry Jacques bien qu’il semblait être l’homme de la situation. Antoine Lang était énarque et courtois. Il cultivait la discrétion et la retenue des sentiments. Travailleur infatigable, il se considérait avant tout comme un serviteur de la nation. Il n’aimait pas se mettre en avant. Cultivant le doute on lui reprochait parfois son indécision, mais rarement son incompétence. Il avait le sens du compromis, mais pas celui de la joute politique. Il n’avait pas voulu se porter candidat pour des raisons personnelles. Le président commença à s’exprimer.
« Schmut va nous faire un exposé de la situation »
« Comme vous savez, les services du Mossad travaillent en collaboration avec la CIA dans la région du Moyen-Orient. Un des agent du Mossad a infiltré une base secrète au Tarikistand. Ils ont conçu un laboratoire atomique grâce à des ingénieurs venus de Chine. Mais le plus incroyable c’est l’endroit ou ils l’ont installé, à 2000 mètres de profondeur ! »
« Comment ont-ils fait ? » dit Henry Jacques.
« Des savants russes spécialistes des forages profonds ont fait le boulot »
« Cela a du demander beaucoup de matériel, les satellites espions américains n’ont rien vu ?» dit Lang.
« Ils savent les heures de passage des satellites espions. Les Américains peuvent modifier la trajectoire de leurs satellites, au prix d’une diminution de leur temps de fonctionnement. Mais jusqu’à aujourd’hui, ils n’avaient rien vu »
« Bon quelles sont les intentions des Américains ? » dit Henry Jacques.
« C’est là ou cela se complique. Aucune bombe conventionnelle ne peut détruire ce laboratoire à cette profondeur »
« Ne me dites pas qu’ils voudraient en envoyer une ?» dit Lang
« Ils en étudient la possibilité, il faudrait une bombe H de 100 mégatonnes. Mais elle n’explosera pas à l’air libre, elle pénétrera dans le sous sol, l’onde de choc sera suffisante pour détruire le complexe. C’est presque comme un essai souterrain. Enfin je ne me baignerai pas dans le lagon de Mururoa. La région est désertique, le premier village est à 100 km. Il y a un risque limité de contamination»
« 50 ans après Nagasaki ils veulent réutiliser l’arme nucléaire, ils sont fous !» dit Lang
« J’ai du mal à y croire » dit Henry Jacques.
« Pour le moment ce n’est qu’une éventualité » dit Fallart.
« Je n’ai rien compris à ce spectacle de danse moderne » dit Babhack.
Le spectacle était terminé depuis vingt minutes. Ils marchaient tranquillement dans la rue. Ils avaient trouvé le spectacle plutôt étrange. Des hommes et des femmes en collants blanc et noir se balançaient à la figure des pots de peintures de différentes couleurs. Ils avaient installé au milieu de la scène une grande toile vierge, rapidement recouverte de peinture. C’était un spectacle d’art vivant avec mise en scène de la création artistique. C’était comme cela qu’ils se définissaient. La foule était habituée à ce genre de prestation. Il n’y avait pas beaucoup de gens de Liémont. C’était un public de connaisseurs, bourgeois, genre distingué. Babhack et Antonio détonaient dans le tableau . Antonio remarqua une dame en robe blanche à l’aspect chevalin, elle paressait avoir remarquer sa présence. Chacun se reconnaissait à défaut de se connaître, ils avaient tous déteint les uns sur les autres. Ils avaient les mêmes gestes, les mêmes attitudes, communiant dans le snobisme et la paraître Intelligent. Antonio décocha un sourire pervers en échange du regard puéril de la belle. S’il avait imaginé une dame blanche, cela aurait été elle pensa-t-il.
« Moi non plus. Ce qui domine dans l’art contemporain aujourd’hui, c’est le concept ou l’idée, ou la performance artistique, comme ils appellent. Les sentiments que l’on peut éprouver face à une œuvre sont rejetés au second plan. Il faut cultiver la maîtrise face à ses émotions et le détachement de soi. Cela consiste à tracer une ligne pure débarrassée de la scorie des sentiments. Quant on en a, ils sont forcements faux. C’est une certaine vision esthétique du monde. Il ne reste qu’un trouble que l’on veut bien que le public éprouve, l’horreur et le dégout. Une exposition de cadavres morts, des poissons qui broient dans des mixeurs, des amas de mouches mortes collant sur une toile, c’est le top de la branchitude. Enfin c’est peut être sensé faire rire. »
« Je ne pense pas être à la mode » dit Babhack
« Il ne vaut mieux pas en effet. Il faut quand même des gens qui croient en l’amour et acceptent de faire des enfants ».
« Il y a trop de personnes sur cette planète c’est une évidence. La surpopulation engendre la misère et des désastres écologiques. La terre nourrit à son dépend toute nouvelle bouche. C’est pour cela que je suis pour l’adoption. Pourquoi en effet faire des enfants quant on peut en adopter un ? Quant il y a la possibilité de rendre un gosse malheureux heureux .»
« Si tu étais amoureux et si elle voulait avoir des enfants tu accepterais, tu es un faux cul ! »
« Rien ne m’empêchera d’en adopter un si elle le veut. Et puis l’amour est fait de concessions »
«Alors cela arrive uniquement quant tu es amoureux d’une nana. En tout cas je ne crois jamais avoir réussi à t’influencer, même inconsciemment. Et puis tu changes d’avis selon les circonstances de ton existence !»
« Comme tout le monde mais pas uniquement. Je suis pour la dénatalité, je le pense vraiment »
« Alors tu adopterais un enfant du tiers-monde ? »
« Pourquoi pas ? »
« Oui mais si tu compares un petit occidental et un enfant du tiers-monde, tu remarqueras que le premier consomme plus que le second. Si tout le monde sur notre terre vivait comme nous, la terre ne serait plus qu’une vaste poubelle »
« Elle l’est déjà par endroit. Ce que tu dis ne fait que confirmer ce que je pense »
« D’accord mais la seul solution non coercitive jusqu'à présent d’avoir un taux de natalité bas, c’est d’être un occidental ! »
« Le FMI ou les Etats Unis c’est la même chose, ont imposé une politique libérale à de nombreux pays sous développés. En contre partie ils ont reçu une aide financière dont a profité le pouvoir politique et économique, c’est-à-dire les mêmes en général. Si à la place on avait imposé une politique malthusianiste de contrôle des naissances, et développé une politique d’autosuffisance alimentaire,l y aurait moins de misère. A l’inverse, tous les pays occidentaux ont une politique de protection de leur agriculture directe ou indirecte. Les Etats Unies ont aussi une loi très dure sur les monopoles, quoique qu’ils n’ont pas réussi à l’imposer à Bill Gates. Les prix du cacao et des autres matières premières sont libres, mais ou se trouve l ‘équilibre entre une multinationale comme United Food et des petits paysans du Mexique ? L’état mexicain ne fournit aucune aide financière pour garantir les cours, aider à l’exportation ou les protéger contre les importations. Par contre si les pays occidentaux ne subventionnaient plus leur agriculture elle s’écroulerait. »
« Fais comme je te dis, ne regarde pas comme je fais, c’est indémodable. De toute façon les Etats-Unis ne s’intéressent qu’aux pays qui ont un intérêt stratégique à leurs yeux. Heureusement ils défendent la liberté ! »
« Ou un intérêt sentimental comme l’Europe »
Antonio et Guilou retrouvèrent le sicilien et son cousin André devant le rond point de Richemonde, à quelques encablures du concert. Babhack avait déjà vu les Summerfloyds en concert, il considérait que c’était inutile de les revoir. En puriste il aurait aimé assister à une de leurs prestations dans les années 60, au début leur carrière quand ils n’étaient pas connus. Maintenant c’était un peu moins intéressant des les voire. André était quelqu’un de timide qui parlait peu, il faisait des efforts pour sourire et paraître agréable. Antonio était par contre de mauvaise humeur parce que le joint ne tournait pas, il boudait seul dans son coin. Guilou avait la verve volubile, Antonio n’écoutait pas la conversation, il reporta son attention sur la foule. Il y avait beaucoup de personnes qui allaient à pied au concert comme eux, préférant éviter la cohue des embouteillages. La foule était bigarrée et assez jeune, l’ambiance cool. Un fourgon de police surgit d’un virage, fonça tout droit sans ralentir.
« Fait gaffe ! » dit Antonio à Guilou.
Le fourgon accéléra , Guilou eut juste le temps de se mettre sur le rebord de la chaussée. Antonio vit le visage du chauffeur hilare.
« Quel connard ! » dit Antonio.
Guilou ne sembla pas offusqué. Antonio vit ce qui avait déclenché la haine du flic. Un millier de jeunes assis en groupe devant l’entrée du spectacle fumaient des joints et gobaient des extas en toute tranquillité. Guilou profita de la situation pour dénicher un smile et le partager avec le Sicilien. Le concert se déroulait dans un champ semblable à un terrain vague. Il était assez vaste pour accueillir les 40.000 personnes qui avaient réservé une place. La tribune des V.I.P s’élevait au milieu à un tiers de distance de l’immense scène. Au fond du champ clôturé se trouvaient des gradins. Il y avait aussi plusieurs baraques de sandwiches et de boissons. Tout cela avait nécessité 50 semi-remorques effets spéciaux compris. Deux à trois mille personnes se tenaient debout devant la scène. Elle était surplombée d’un écran en demi-cercle. De loin on pouvait distinguer la batterie de Jeff Manon et les claviers de Bob Rand. Nos quatre compagnons s’assirent à mi-distance au milieu du champ. Antonio retrouva sa bonne humeur, il vit passer devant lui un cul jean serré et t-shirt collant aux tétons. Elle cherchait visiblement quelqu’un parmi la foule.
« Avec un cul pareil tout le monde n’est pas perdu » dit Antonio
Elle sourit et poursuivit sa route.
Guilou alluma un autre joint cela fumait de tout coté. La bonheur d’être là envahissait la foule. Antonio sentit comme une communion des âmes. Le ciel était d’un bleu miroitant, le soleil chauffait l’air et les esprits. Une petite nana mignonne s’essuya le visage.
« Il n’y a pas que la chaleur qui tape au visage » dit Antonio à Guilou.
la nana fixa Antonio puis détourna la tête et continua son chemin.
« Elle n’est peut-être pas en chaleur » finit par dire Guilou.
Après plusieurs minutes d’attente l’écran s’éclaira et quelques sons retentirent. Antonio essayait de deviner de loin les trois artistes. Les premiers morceaux qu’ils jouèrent étaient de leur dernier album, c’était moyennement intéressant. L’écran débordait de couleurs psychédéliques, un œil inquisiteur apparaissait par moment en subliminal.
« Je suis sur qu’il y a quelqu’un qui nous regarde » s’exclama le Sicilien.
Des scènes d’actualité en noir et blanc principalement de guerre se succédèrent. Puis on eut droit au petit film amateur tourné par les Summerfloyds, une carte postale des endroits visités au cours de leur dernière tournée.
Les Summerfloyds commencèrent à jouer des morceaux des anciens albums. Antonio se laissa porter par leur musique planante. Il proposa au Sicilien de s’avancer pour y voir mieux. La foule compacte ne leur permit pas d’aller très loin. Bob Rand commença une improvisation au synthé disjonctée, sans mélodie ni rythme en recherche d’inspiration.
« Mais c’est ce que tu joues !» s’exclama le Sicilien.
Antonio ne répondit rien, si le Sicilien ne le lui avait pas dit il ne l’aurait pas cru. Cela ressemblait en effet à l’effroyable bouillie sonore qu’il jouait. Bon il avait écouté un peu trop de morceaux des Summerfloyds, mais ça le gênait quant même de n’avoir retenu que ce qui était inaudible. Ils revinrent vers Guilou.
Il était en train de discuter avec un post soixante-huitard.
« Il les a vus dans les années 70 » dit Guilou.
« c’était comment ? » dit Antonio.
« Féérique » répondit Guilou.
La scène s’emplit de lumières et de lasers multicolores. Par succession des teintes rose jaune verte envahirent l’écran. Des feux follets clignotèrent dans le ciel, une tortue jaune s’éleva au dessus du public. Une immense boule apparut derrière la tribune des V.I.P. Elle se mit à tournoyer et à projeter de la lumière.
« Une partie du spectacle manquera au V.I.P, dommage pour eux » dit Guilou
« C’est bien la preuve qu’on ne peut pas tout avoir grâce à l’argent ! » s’exclama Antonio.
Il se demanda si cette tournée ne serait pas qu’une machine à ramasser de l’argent. Mais il ne boudait pas son plaisir.
On a parfois du mal à retrouver l’accent d’une époque, à défaut d’être dans celle actuelle. C’était peut être le cas des Summerfloyds, bourrés de tunes comme ils sont. Bah ! L’important c’est d’être dans le cœur de quelqu’un.
Henry Jacques avait rendez-vous avec sa voyante moitié gourou moitié shaman Eliane. Elle avait deux grands yeux verts, des cheveux noirs et la peau mate. Elle possédait l’agenda de tout ceux qui étaient connus dans la capitale. Eliane s’exprimait toujours avec prudence, mais parlait avec autorité de ce que les astres lui disaient. Elle usait volontiers de silence pour rebondir sur ce qu’affirmait son auditeur. Douée d’omniscience pour certains, elle possédait du charisme et évoquait avec emphase ses réincarnations passées. Elle n’aimait pas que l’on mette en doute ce qu’elle disait, et parlait fréquemment de chasse aux sorcières. Eliane prétendait ne pas rechercher la reconnaissance mais cela l’obnubilait. Elle considérait son travail comme un art et de l’incertitude qui en découle. Henry Jacques était un de ses clients réguliers. Elle lui prodiguait beaucoup d’attention.
« Les astres sont vraiment incertains concernant la situation au Tarikistand » dit-elle.
« Je voudrais savoir si les américains vont envoyer une bombe atomique ? » dit-il
« Je ne pense pas. D’après les astres le mois de septembre serait critique, les américains ont un plan d’invasion du Tarikistand »
« C’est plutôt cela en effet que je crains. Les américains ne veulent pas d’une puissance nucléaire incontrôlable, qui convoite les puits de pétrole des pays voisins »
« Un conflit semble inévitable entre les deux pays, seule la date m’est encore floue »
Ils parlèrent de sa candidature, il serait au deuxième tour avec Joseph Fabregue. Mais le résultat de l’élection serait incertain car très serré. Henry Jacques aborda un autre sujet qui le tenait aussi à cœur.
« J’ai beaucoup réfléchi à ce que vous m’avez dit, je veux être enterré sur les rives du Nil près des tombeaux des pharaons »
« Je vais déterminer le meilleur endroit grâce aux configurations astrales. »
« Je veux suivre le chemin du dieu Aton, me mettre dans les pas d’Akenathon. Je deviendrai une étoile comme le soleil qui donne la vie, je serai incarné dans toutes les créatures vivantes.»
« Pour cela il faut que la raison du mal et du bien converge, c’est très difficile à obtenir »
« J’ai toute mon existence pour y arriver. »
« Vous avez pensé à l’aspect de votre tombeau ? »
« Je veux quelque chose de simple, j’ai déjà réfléchi aux artistes qui le décoreront. Mais il faudra que personne ne soit au courant, ils ne sauront pas sur quoi ils travaillent. J’utiliserai des artisans locaux pour le tombeau en lui-même. Je retourne en Egypte dans une semaine, mon inspiration n’est pas encore fixée. Pour le moment il n’y a que nous deux qui savons la vérité sur l’endroit ou je serai enterré. »
Henry Jacques partit conforté dans ses positions. Il passa chez sa maîtresse, c’était son rendez-vous hebdomadaire.
Elle avait 13 ans de moins que lui, elle sortait à peine de l’adolescence. Henry Jacques était tombé amoureux de ses yeux doux, de sa présence joyeuse boudeuse et taquine. Le plus dur avait été de lui apprendre à faire des pipes mais maintenant cela allait. Elle avait eu deux ou trois amants avant lui mais rien de sérieux. Elle lui posait toujours des questions sur son métier, lui s’amusait à lui raconter les intrigues de la politique. Ils ouvraient ensemble le Canard Déchaîné et il commentait tout ce qu’elle lui lisait. Ensuite il la prenait dans ses bras et la baisait longuement. Il était pour elle son héros, son père putatif. Elle aurait aimé qu’ils vivent ensemble. Mais pour lui il n’en était pas question, il était marié et cela lui convenait très bien. Il eut envie de son cul. Il avait réussit à l’enculer une fois mais depuis elle n’était plus d’accord, elle n’aimait pas cela. Elle ne voulait même pas qu’ils en discutent. Elle l’interrogea sur la situation internationale.
« Tu crois qu’il va y avoir la guerre ? »
« Pour éviter un conflit il faut que les deux partis veuillent le dialogue, hors ce n’est pas le cas »
Ils évoquèrent sa candidature. Elle lui toucha le bras avec sollicitude.
« Je suis sure que la victoire est possible. A 35 ans tu deviendrais le plus jeune président de la république » dit-elle.
« Mon destin m’attend». répondit-il.
Antonio était affalé sur son siège ne donnant aucun signe de vie, il avait envie de pleurer. Elle lui avait paru si distante la première fois au téléphone. Mais il avait agi comme s’il ne s’était aperçu de rien. Maintenant elle ne voulait plus le voir, elle avait sûrement rencontré quelqu’un là-bas. Mais comment avait-il pu se tromper à ce point ! Il ne savait plus quoi faire, il était totalement désorienté. Il ne croyait plus en rien. Il alla sous la douche et resta plusieurs longues minutes à pleurer. Il en sortit toujours aussi abattu. Il passa le reste de la journée à ne rien faire. Il reçut en fin d’après-midi un coup de fil de Bourgoul, il lui proposait une soirée à la plage. Il n’en avait pas envie, mais il finit par se laisser convaincre.
Antonio se chauffait les mains près du feu qu’ils avaient allumé au bord de la plage, il était 2 heures du matin. Il était pris par le vertige de l’alcool et de ses angoisses, la tristesse emplissait ses yeux. Il énuméra tout ce qu’il avait perdu, il fut pris de rage. Il ne pouvait pas se résigner, il devait seulement accepter la réalité. Mais cela il en était parfaitement incapable et depuis toujours. La réalité a quelque chose d’inacceptable, c’est qu’on s’y ennuie la plupart du temps. Et quand ce n’est pas le cas, c’est qu’on se met en danger. Tandis que dans l’imaginaire, il est toujours possible de prendre un chemin que personne n’a jamais pris. Il avait envie de crier. Il se leva et partit en courant à travers les dunes et plongea les pieds dans l’eau. Il retrouva une paire de mâles éméchés les bras l’un dans l’autre.
Ils se mirent à fraterniser. L’un d’eux cria.
« Toute des salopes ! »
Ils levèrent un bouteille au ciel. Ils hurlèrent et poussèrent des cris.
Antonio retrouva au pied du feu une des nanas qui participait à la soirée, Christine.
« Tu ne penses pas comme eux ?» dit-elle.
Un moment suffit parfois pour oublier quelqu’un et ce fut le cas. Elle avait un charme enfantin, deux grands yeux noisettes et des cheveux longs ondulés noirs. Elle parlait peu, son regard était ingénu, candide. Elle avait le plus beau sourire qu’il n’ait jamais vu. Elle rayonnait d’un amour maternel. Elle ne cherchait pas à dissimuler sa grosse poitrine. Ses gestes étaient doux et tendres. Elle lui prit le bras, il avait le cœur à marée basse. Il se ressaisit.
« Bien sûr que si ! J’aime les salopes ! Avec elles au moins on rigole. On sait toujours pourquoi on est là, seulement pour passer un bon moment. On ne recherche pas à s’attacher bien que l’on peut être piégé ».
Christine ne sut pas quoi lui répondre.
« J’aime la liberté de l’esprit » dit-il.
« Tu en fais peut-être une perversion ?» dit-elle
« Je ne sais pas »
Il contempla le ciel étoilé. La terre n’est rien à l’échelle de l’univers. Il trouvait pédante la prétention de l’être humain à se croire le plus haut degré de l’évolution. Tout ce que je ne suis pas en mesure de connaître n’existe pas, c’est le sens commun de certains. C’est fou le nombre de choses qui ne peuvent pas subsister à cause de cela. C’est bien connu, si vous n’étiez pas là je n’existerais pas. Il se rappela d’un prétentieux entartré de philosophe, qui affirmait à la télé qu’il ne pouvait concevoir un monde sans lui. Il répétait à l’envie la formule « l’enfer c’est les autres » tirée de la pièce de Jean-Paul Sartre, Huit clos. Cela voulait dire plus explicitement que les gens renvoient une image de nous qui provoque notre terreur. Dans un enfer imaginaire la part de vérité apparaît sur notre ancienne condition de mortel. Les actes qui nous ont condamnés resurgissent dans les paroles des damnés. Chaque vie est mise à nue, disséquée, commentée par notre voisin. La vérité engendrée par la prise de conscience nous plonge dans la tourmente. Ainsi donc d’après Sartre et ceux qui ont conclu après lui, la vérité sur ce que je suis est sur les lèvres d’une personne dont je viens juste de faire la connaissance, et qui prend conscience de mon existence. L’enfer ce serait à coup sûr ce que les autres pensent de moi. Mais Antonio ne trouvait pas les autres très fiables, il ne faisait pas confiance, ni au groupe, ni à l’individu. Ce genre de raisonnement lui était par conséquent parfaitement étranger. Ah si quelqu’un était capable de lui dire ce qu’il était, mais la plupart n’en avaient pas le moyens, ou se gardaient bien de lui dire. Il imagina ce que l’on pouvait penser de lui, cela lui donna envie de rigoler.
« Qu’est ce qui t’arrive ?» dit-elle
« Mon verre est vide, je vais me prendre une vodka orange »
Il revint un verre à la main. Il regarda les étoiles. L’espoir de l’humanité est sûrement là-bas. Combien de temps faudra-t-il à l’humanité pour qu’elle transforme la terre en astre mort ? Pas beaucoup pensa-t-il. Bien qu’il y ait des solutions : les pays riches créeront des oasis dans le désert, et des digues géantes pour se protéger de l’élévation du niveau de la mer. Pendant que le tiers monde crèvera sous le soleil et les inondations. Combien de temps faudra-t-il pour inventer un moyen de s’affranchir des distances considérables entre les soleils ? Beaucoup trop. On utilise toujours le principe de la fusée à poudre qui date de mille ans. Dans combien de temps les dirigeants de notre planète prendront conscience du désastre écologique ? Le jour où l’opinion publique en pendra conscience. Enfin ce ne sont peut-être que des idées de pays riches. Nous sommes à l’âge atomique depuis 1945, combien existe-il de civilisations dans l’univers ayant dépassé ce stade et échappé à l’autodestruction ? Ou alors on est peut être seul. Mais tout l’univers pour cette race arrogante non il ne pouvait le croire. Et puis pensa-t-il dans un million d’année l’humanité ne sera plus là. Ou alors tout le monde sera devenu comme le Dalai-Lama, et là bonjour les naissances. Et c’est ce Babhack qui aura encore raison ! pensa-t-il . Cette réflexion l’agaça profondément. Il prit sa mine boudeuse .
« Ca ne vas pas ? » dit Christine
« Je crois que j’ai trop bu » dit Antonio .
Antonio glissa son bulletin dans l’urne.
« A voté » déclara le préposé.
Antonio s’intéressait moyennement à la politique, il votait à gauche et avait donné son bulletin à Henry Jacques.
Un duel l’opposait au second tour à Joseph Fabregue. Il regarda les résultats à la télé. Joseph Fabregue l’emporta à 50,9%. Antonio fut peiné de la défaite des forces de gauche devant les puissances du capital. Henry Jacques dans sa permanence fit un vibrant appel au peuple de gauche. Il remercia tous ceux qui avait voté pour lui. Ils n’avaient pas à rougir de la défaite. Son ministère avait un bon bilan. Les Français ont voulu une alternance, ils ont cru à la démagogie sécuritaire de la droite. La paix sociale ne se construit pas avec des casernes de C.R.S. Dans peu de temps les français vont se rendre compte du recul social engendrée par la politique de la droite. La pauvreté va s’accroître et provoquer des désordres dans les banlieues. Ce n’était pas comme cela que l’on créera une société plus sûre. Mais il ne fallait pas désespérer. Il fit une exhortation où il galvanisa les forces contestataires de la gauche. Elles étaient la cellule qui régénère le tissu social désagrégé par l’individualisme. Cette politique du chacun pour soi, de chacun chez soi que défend la droite, était tout le contraire d’une main tendue, comme sa proposition de vote des immigrés aux élections locales. Il rappela qu’il avait compris les bulletins contestataires du premier tour, il n’était pas pour une mondialisation cause d’uniformité. Mais pour qu’existe un respect des particularités de chaque région, de chaque pays. Tout ce qu’on appelle la culture. Malheureusement Joseph Fabregue ne s’intéresse qu’aux cours des actions comme tous ces financiers. Il n’a aucun projet pour la France à part réduire les dépenses publiques au détriment des plus faibles. Il veut brader à des gens motivés uniquement par l’appât du gain notre système de protection sociale. Il dilapidera l’image et le patrimoine de la France. Il termina en disant qu’il avait été fier de défendre les valeurs de la gauche, et que l’avenir était toujours à ceux qui luttent.
Rodrigue Degouje un député de droite présent sur le plateau de l‘émission ricana sur le bilan de Henry Jacques. Il l‘accusa de faire le jeu de l’extrême de droite en agitant l’épouvantail d’émeutes dans les banlieues. Et il ajouta qu’il n’avait aucune connaissance des facteurs économiques d‘une société moderne. Ce qui n’était pas le cas de Joseph Fabregue. Quant aux plus pauvres ils n’avaient aucun souci à se faire, car ils relanceront la croissance et l’emploi en baissant les charges des entreprises.
Un affrontement verbal s’amorça sur le plateau. Un député de gauche assena qu’ils n’avaient pas encore la majorité à l’assemblée. Il y avait en effet beaucoup de risques de triangulaires avec le parti d’extrême droite l’Alliance Nationale. Antonio n’écouta plus, il arrêta la télévision. Antonio resta un moment cloîtré à ne rien faire et à ne penser à rien.
Le soleil se levait sur la capital du Tarikistand. Erfan Kasemi était déjà debout dans son palais. Il faisait
les cents pas dans son bureau. Erfan venait d’une famille de paysan, il avait connu la pauvreté et le travail aux champs. Le Tarikistand était une ancienne colonie Britannique, quand il s’inscrivit à 16 ans le jour de l’indépendance au parti social populaire. Il reprit des études qu’il avait abandonnées et obtint un diplôme de comptable. Le Tarikistand devint une monarchie constitutionnelle. Pendant 10 ans il gravit par la menace et l’intimidation les échelons du parti Social Populaire. Il se forgea des alliances et se créa des ennemis dont il se souviendra plus tard. Il rentra au comité exécutif en 68. Le parti proclamait un panarabisme exacerbé. Erfan se revendiquait nationaliste, musulman et arabe, mais athé. Le jour de l’échec du coup d’état du colonel Najafi membre du parti, il s’exila en Jordanie. Il revint 3 ans plus tard quant celui-ci eut pris le pouvoir. Il devint son bras droit et planifia des purges sanglantes qui éliminèrent leurs principaux rivaux. Il se manifestait socialiste et anticolonialiste. Mais c’est une politique d’alliances claniques qu’il conduisit. Erfan venait d’une ethnie azéri du Sud, il plaça des membres de sa famille aux postes clés du parti et de l’état. A la mort de Najafi en 75 il s’empara du pouvoir. Grâce au revenu du pétrole lui et son clan s’étaient considérablement enrichis. Malgré la naissance d’une classe moyenne le reste de la population vivait dans la misère. Mais l’argent du pétrole lui avait permis de développer les infrastructures du pays, et de se doter d’un armement moderne. Son pays avait livré une guerre meurtrière contre son voisin du sud. La nation sortit du conflit ruinée et avec trois millions de morts. Erfan avait toujours envie de conquête territoriale. Il revendiquait l’héritage du califat des Allassides et rêvait d’un monde arabe à ses pieds. Il portait toujours un revolver à sa ceinture et était de tendance paranoïaque. Il n’aimait pas qu’on le contredise. Il ne fallait en général qu’un avertissement pour que l’interlocuteur comprenne, qu’il fallait mieux qu’il se taise. Il avait déjà abattu de sang froid quelqu’un qui lui avait mal parlé. Il n’aimait personne et ne faisait confiance en personne hormis sa famille et son clan. D’ailleurs c’était bien parce qu’il n’avait pas le choix. Il était pourtant chatouilleux quant cela concernait sa famille mais terrible en cas de trahison. Il avait déjà éliminé un de ses cousin et deux de ses demi-frères. Atrabilaire, ses colères terrifiaient son entourage. Il prenait pourtant de temps en temps un ton doux et gentil comme s’il s’intéressait à vous. Il vous exaltait alors moults conseils, sur la manière dont doit se comporter un bon musulman et un bon arabe. Il recommandait l’abstinence sexuelle comme seul moyen contraceptif, et préconisait le fouet pour tout consommateur d’alcool. Il se vantait d’avoir presque fouetté à mort l’un de ses gardes, qu’il avait aperçu consommant un verre de bière. Il aimait par contre beaucoup les enfants, car disait-il ils avaient cette pureté et naïveté dont l’adulte est dépourvu. Pourtant les adultes naïfs le faisaient rire, il les trouvait maladroits. Il leur affirmait souvent qu’ils avaient beaucoup de chance car certains n’étaient plus là pour en parler. Il collectionnait les films de Pierre Richard, son acteur préféré. Il réfléchissait en ce moment à sa succession. Son harem d’une douzaine de femmes lui avait donné plusieurs héritiers mais il n’avait pas encore fait son choix. Il y avait bien une autre solution, le clonage. Mais d’après ce qu’on lui avait dit la technique n’était pas très fiable. Des centaines de mères porteuses seraient nécessaires pour approcher la probabilité d’obtenir un enfant sain. L’obligation de devoir se débarrasser de centaines de copies non conformes de lui-même lui était parfaitement insupportable, et puis c’était contraire au précepte de Mahomet.
Mais sa plus grande passion était la littérature, il avait déjà écrit 3 romans. L’un d’eux racontait l’histoire d’un noble chevalier : Pour la passion d’une belle princesse, un Paladin unifiera un royaume et repoussera les envahisseurs. Contre la volonté du père, il épousera sa bien aimée et deviendra roi. Le héros a le sens de l’honneur mais il n’a aucune pitié. Il est cruel et ne pardonne jamais a ses ennemis. Par contre les valeurs du courage sont exaltées. Le Coran dans une main et le sabre dans l’autre, le chevalier massacre les impies.
L’étude de se roman était déjà au programme des école du Tarikistand. Erfan avait signé sous un pseudonyme, il était fier d’être un héros littéraire de la nation. L’interphone sonna, le colonel El Kaïm rentra dans la pièce. Il salua le généralissime et leader Kasemi. Il déposa un dossier sur son bureau. Erfan fit signe aux deux gardes de sortir de la pièce. Il parcourut des yeux le dossier.
« Comment l’avez-vous obtenu ? »
« Une forte somme d’argent a été remise à un Général de l’armée française, par un agent du Mossad en échange du dossier. Un colonel du même bataillon a été assassiné parce que il a eu des remords »
«Mais comment a-t-il atterri entre vos mains ? »
« On a surveillé l’agent du Mossad. Il avait des fréquents contacts avec le colonel Kerouack de la base d’Ile Dieu en Bretagne. Ils ont eu un jour une violente dispute. Ils s’étaient fixés un rendez vous dans le sud de la France prés de Liémont, sur le lieu de vacances du colonel. Harzi l’agent du Mossad remettait en question l’intérêt des informations fournies. Il commença à lui parler de cette torpille à haute vélocité que les Français avaient mise au point grâce à des transfuges de savants, après la désagrégation du bloc de l’est. Le colonel ne souhaitait même pas aborder la question avec lui. Il s’énerva beaucoup, son comportement laissait penser qu’il était saoul. L’autre ne fit aucune remarque et lui fit promettre de transmettre l’information, ils étaient près à casser leur tirelire. Il n’y avait qu’un seul de nos agents présents ce jour là .Malheureusement les autres avaient des ennuis avec la police française. D’ailleurs ils ont été expulsés »
« Qu’avez-vous fait ?»
« On a continué à les surveiller de loin. Le colonel avait une relation homosexuelle, mais visiblement cela se passait mal, il était déprimé et s’était mis à boire. Il a eu un autre rendez-vous avec Harzi mais nous ne savons pas la teneur de leur propos. Le jour de son assassinat nous avons vu deux hommes l’enlever. On a continué notre planque sur Harzi. Deux semaines plus tard on identifiait deux agents de la D.S.T. qui faisaient la même chose que nous. Mais Harzi s’est rendu compte qu‘il était suivi, il nous a échappé ainsi qu’aux deux agents »
« Vous avez réussi à le retrouver ? »
« Nous connaissions quelques unes de leurs planques, mais il nous a fallu des mois pour retrouver sa trace. Mais on a eu une chance incroyable, trois jours après l’avoir dépisté, il échangeait une valise pleine de billets contre les plans de la torpille. Deux autres agents du Mossad surveillaient la transaction, ils sont repartis tous les trois en voiture. Une de nos équipes de tueurs les a interceptés à la frontière espagnole et les a éliminés. Nous les avons mis dans un bain d’acide pour que l’on ne retrouve aucune trace »
« Excellent ! Je vous nomme général ! Vous ne les avez pas torturés ? »
« Non, on n’a pas eu le temps »
« C’est dommage mais il ne fallait pas prendre de risque. Je suis sûr qu’il auraient pu nous apprendre des choses »
Antonio resta un moment silencieux sur sa chaise. Il n’avait pas envie de penser et aurait été incapable d’émettre un quelconque son. La baie vitrée scintillait sous la lumière du soleil. Il posa ses yeux sur l’immeuble d’en face.
Un jour il disparaîtrait, il ne verrait plus sa chaise, son d’ordinateur, l’immeuble. Mais le plus étonnant était qu’un jour le soleil et la terre cesseraient d’exister, ainsi que l’univers. Le savoir d’accord mais avoir la sensation de cette perte, comme si un instant tout devait se terminer, arbre, forêt, voiture, volatilisés. C’était pourtant l’impression qu’il avait ce moment. Son réel un jour s’effacerait emportée par la vague du temps. Sa vielle photo jaunie disparaîtrait. Il ne se retrouverait peut-être pas seul a sa mort, mais il n’aurait plus aucune prise sur le temps et sur le réel. Car il était trop attaché à la chose matérielle comme la plupart de ses contemporains. Les anges ou l’enfer pourront bien le prendre dans leurs bras, il n’en comprenait mieux l’inanité de ce que nous accordons aux choses, par rapport aux êtres. Quelque chose le fit sourire, quant cette bordel de planète cessera d’exister, que deviendront les grands penseurs de notre temps, ils n’auront plus de mausolée. De tout façon ils sont tellement rances que plus personne n’a envie d’y mettre le feu. Combien existe-il d’idées impérissables en comparaison de pensées décrépies ? Il n’avait pas envie de faire la balance. Quelque chose en nous est immortel, survivra au ravage du temps, il en était persuadé.
Le résultat des élections donna à la surprise générale une courte majorité à la gauche, Henry Jacques devint premier ministre. Antonio ne récupéra ni son ordinateur, ni ses CD, il commença une nouvelle année de B.T.S. informatique.
Armand et Robert malgré leur conviction ne purent jamais démontrer que le colonel Kerouack avait été assassiné.
Henry Jacques lui remit la légion d’honneur à titre posthume. Le Tarikistand qui n’a que 30 Km de cote, n’a pas pour le moment de programme de construction de torpilles. Les américains n’ont pas envoyé de bombe H, ils cherchent d’autres moyens.
FIN
Franck Barron
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